Evelio Rosero, Le Carnaval des innocents
Qui enfreint la loi doit s’attendre à un châtiment
Il s’agit d’un mythe, d’une histoire qu’un peuple se raconte à lui même, qui lui dit d’où il vient et comment il doit se comporter. Il s’agit de l’épopée de Simón Bolívar et de l’indépendance de l’Amérique hispanophone. Comme tout mythe, il est prescripteur d’une loi. Mieux que ça, il y a une relation d’équivalence entre le mythe et la loi : critiquer le mythe c’est critiquer la loi, et inversement.
Le mythe dont il est question ici prône principalement le patriotisme et l’amour du peuple. Notions au fond assez vagues pour être reprises par tout le monde. La droite latino-américaine est en droit de revendiquer le rejet de la démocratie par Bolívar, son centralisme, son autoritarisme, sa haine de l’anarchie, son soutien à l’église au cours des dernières années de sa vie. Les progressistes peuvent tout aussi légitimement se réclamer de son amour de la liberté, de l’égalité, de sa sensibilité sociale, de son indigénisme, de son rejet de l’esclavage. Bref, Simón Bolívar est le héros de tout un peuple, il en est le symbole, son culte fait force de loi.
C’est pourquoi le docteur Proceso, personnage principal du Carnaval des Innocents, est si isolé : sa principale lubie est en effet de remettre en question l’histoire de l’indépendance de sa Colombie natale et de faire ressortir les zones d’ombre du Libertador. Il travaille depuis des années à la rédaction d’un ouvrage définitif sur la question : Le Grand Mensonge de Bolívar, ou le mal nommé Libérateur, ouvrage dans lequel il raconterait les piètres qualités militaires (combien de fois a-t-il fui les champs de bataille ?), les lâches trahisons (pauvre Miranda, pauvre Piar) et la soif de pouvoir de Bolívar. Et même, ses vices : le docteur Proceso a recueilli des témoignages comme quoi le héros se servait en (très) jeunes filles dans les villes où il passait.
De tous ces faits, il veut aussi en faire un char lors du carnaval de sa ville, un char magnifique et exubérant, ainsi le peuple pourra voir la vérité sur le grand homme. Sauf que, bien évidemment, tout le monde ne veut pas de cette vérité, les gens s’offusquent et veulent empêcher la construction du char. Les plus sages mettent en garde, les plus fanatiques attaquent les ateliers. Aussi bien les vieux militaires cacochymes que les jeunes marxistes révolutionnaires (et peu importe que Marx justement se soit fendu en 1858 d’un article fort peu flatteur sur Bolívar). Qui enfreint la loi doit s’attendre à un châtiment, bref, tout ceci finira mal.
D’autant plus que ce carnaval de la ville de Pasto est tout à fait particulier : une semaine de fêtes où tout est permis, où l’alcool, les déguisements et la musiques sont omniprésents, et où pendant une journée tout le monde se teint le visage en noir, et le lendemain en blanc. Les identités se brouillent, tout le monde se fond dans l’identité métisse de la Colombie : c’est le carnaval des noirs et des blancs (il a même été inscrit par l’Unesco en tant que patrimoine immatériel de l’humanité). Toutes les excentricités y sont autorisées, mais quand même pas un affront à Bolívar, ça non, ça dépasse de loin les limites du convenable. Et c’est lors de ce carnaval, entre le 28 décembre 1965 et le 8 janvier 1966 que l’action du livre se passe. La préparation du char, les menaces, le délire dans les rues.
Cela dit, le bon docteur Proceso a aussi d’autres soucis : sa femme le trompe ouvertement, ses filles le méprisent, ses amis n’en sont pas vraiment. Il est un peu seul. C’est aussi pour ça qu’il veut frapper un grand coup avec son char : les gens le reconnaitront alors à sa juste (et haute) valeur. Bolívar, au fond, il s’en fiche un peu, il veut surtout qu’on le remarque (n’avait-il pas aussi envisagé de se déguiser en orang-outang, d’effrayer toute la ville et aller prier ainsi à l’église ?), il veut qu’on l’aime (sa femme, même cruelle et infidèle reste sa grande obsession). Seul, malheureux, mais peut-être ses tourments pourront-ils s’apaiser un peu pendant le carnaval : sous les masques tous sont frères, l’aguardiente coule à flot et les femmes se font plus câlines. Profiter du carnaval pour faire un coup d’éclat politique, soit, mais aussi, et peut-être surtout, pour vivre, enfin ?
Dans Les Armées, un des précédents ouvrages d’Evelio Rosero, réédité pour l’occasion, le héros, un vieux pépé dont le village est attaqué (par qui, les FARC, les paramilitaires ou autres, on ne saura jamais vraiment) n’a plus qu’une seule idée en tête : retrouver sa femme. Sa femme qu’il pensait mépriser, préférant reluquer les passantes plus jeunes et plus désirables. Ce n’était pas qu’un livre sur la désespérante situation politique et sécuritaire de la Colombie, c’était une histoire d’amour à la simplicité poignante.
Ici aussi, il est question de reformer un couple qui s’est délité. Une haine tenace sépare le docteur Proceso et sa femme. Et pourtant, au fond, ils sentent tout deux que leur union pourrait fonctionner, être faite d’amour, de passion et de respect. Mais quelque chose n’a pas marché, l’occasion a été manquée jadis, et plus le temps passe, plus il est difficile de réparer le lien qui a été détruit. Tout deux en souffrent mais ne savent pas comment apaiser leur relation. « Primavera, mais qui donc n’a pas eu un jour l’envie de te tuer ? » répète à plusieurs reprises le docteur dans une belle et paradoxale déclaration d’amour.
Les deux livres nous racontent, sous l’apparence d’une histoire pleine de bruit et de violence, quelque chose de beaucoup plus simple : l’histoire d’un homme qui se rend compte à la faveur du danger et du chaos qu’il aime sa femme. Dans Les Armées c’était magique (et tragique). Dans Le Carnaval des Innocents, cela ne fonctionne pas aussi bien, probablement à cause de la présence de différents enjeux parfois contradictoires. Par exemple, la description du carnaval, avec beaucoup de pittoresque, de grotesque, de la débauche en veux-tu en-voilà.
Mais le mariage de Lowry (pour l’éthylisme aggravé) et de Garcia Marquez (pour le baroque colombien) est un peu bancal. On aimerait en savoir plus sur cet évènement populaire, mais tout est vu par le prisme des personnages, tous plus saouls les uns que les autres. Cette confusion est certes réjouissante du point de vue de la lecture mais un peu frustrante du point de vue touristico-éthnologique. Et puis, c’est difficilement compatible avec une intrigue à suspense (le char défilera-t-il ? le docteur sera-t-il sauvé ?).
Enfin, il y a les digressions sur Bolívar. Très intéressantes, mais si on n’est pas Colombien, un solide bouquin d’histoire à feuilleter en parallèle n’est pas de trop. Et puis cette question de Bolívar est visiblement omniprésente dans le débat intellectuel sud-américain depuis à peu près 200 ans, tout le monde s’écharpe sur le sujet. Vu d’ici, cela donne l’impression de débarquer au milieu d’une bagarre dont on ne saisirait pas bien tous les enjeux.
Bref, Le carnaval des innocents, et contrairement aux Armées, s’ancre trop dans une réalité purement colombienne, qui nous échappe un peu, pour qu’on puisse l’aimer autant qu’il le mérite.
matthias julien
Evelio Rosero, Le Carnaval des innocents (La carroza de Bolivar), traduit de l’ espagnol (Colombie) par François Gaudry, Métailié, 2016, 308 p. – 21,00 €.