Eric Ambler, Le Masque de Dimitrios / Alan Furst, Le Sang de la victoire
Dans l’Entre-Deux Guerres, les nations d’Europe jouent un jeu subtil où les hommes sans scrupules peuvent espérer tirer leurs marrons du feu…
Les années trente sont les meilleures années pour les aventuriers de tous genres. Après la Première Guerre mondiale et à l’approche de la Seconde, l’Europe est la proie préférée des espions. Il n’est pas rare de croiser untel à Vienne, puis de le retrouver à Madrid pour boire un verre avec lui, avant de le séquestrer à Paris. La paranoïa est omniprésente. A-t-on affaire potentiellement à un agent, à un agent double ou à un double retourné ? Qu’on ne s’y trompe pas, la situation est beaucoup plus complexe qu’elle ne le sera lors de la Guerre froide. Elle ne se résume pas à une confrontation bloc contre bloc. Toutes les nations sont concernées, et toutes agissent pour leur propre compte au détriment de leurs ennemis et… de leurs alliés ! Aussi n’est-il pas surprenant de trouver des romanciers pour faire vivre à jamais ces hommes avides d’argent, ne reculant devant rien pour parvenir à leurs fins, de ces hommes qui savent vivre et surtout mourir.
Eric Ambler, Le Masque de Dimitrios
En France, George Arnaud et Pierre MacOrlan ont dépeint agents secrets et aventuriers avec brio. En Angleterre, Eric Ambler s’est très vite imposé comme le père spirituel d’un genre auquel se rattachera plus tard John Le Carré. J’avais déjà eu l’occasion de chroniquer l’excellent Au loin, le danger. Avec Le Masque de Dimitrios, Rivages continue son travail de réédition d’Eric Ambler, un auteur qui pendant plus de soixante ans migrera de l’espionnage au thriller et réciproquement avec un talent et un sens de la prophétie que l’on ne trouve que chez ceux qui observent et décortiquent le monde qu’ils côtoient.
Je ne lis que des romans policiers. Vous devriez voir ma collection. J’apprécie particulièrement les romans anglais et américains. Les meilleurs sont traduits en français. Je n’aime guère les auteurs français eux-mêmes. La culture française n’est pas de nature à permettre d’écrire un roman policier de premier ordre.
Les années 30. Cornelius Latimer est un auteur britannique de romans policiers. À Istanbul, le colonel Haki, des services secrets turcs, lui raconte l’étrange histoire de Dimitrios Makropoulos, un Grec, dangereux criminel, qui a commis de multiples forfaits à travers l’Europe. Le cadavre de Dimitrios vient d’être retrouvé éventré dans le Bosphore. L’homme qui a fait les quatre cents coups aux quatre coins de l’Europe, vendant ses services aux plus offrants, semble avoir été trahi par un des siens. Tout ceci intrigue le romancier qu’est Latimer. Il s’embarque dans une étrange aventure : retracer les dix dernières années de Dimitrios pour son prochain roman. Très vite, Latimer, accompagné d’étranges alliés de fortune, remonte une piste qui le mène à Paris, là où Dimitrios avait orchestré un vaste trafic de drogue.
En 1944, le réalisateur américain d’origine roumaine, Jean Negulesco, s’attachera les services de Frank Gruber pour scénariser et porter à l’écran le roman d’Eric Amber avec l’excellent Peter Lorre dans le rôle-clé de Cornelius Latimer, l’auteur de romans policiers. Malheureusement, le film n’a pas encore été réédité en DVD.
Alan Furst, Le Sang de la victoire
Loin d’Eric Ambler et des années qu’il a traversées et relatées – il est né deux ans après la parution du Masque de Dimitrios, en 1941 – Alan Furst, avec Le Sang de la victoire, aux éditions de l’Olivier, nous replonge dans la même période. Celle qui a vu, en quelque sorte, les héritiers des héros romanesques. Si son héros est bien plus actif que celui d’Eric Ambler et, par conséquent, bien plus engagé, nul doute que les deux hommes se sont croisés à travers leurs pérégrinations, dans un train, sur un navire ou dans une capitale. Outre le fait qu’Alan Furst s’intéresse à la même période qu’Eric Ambler, il est intéressant de noter qu’il crée le personnage de Serebine en lui attribuant le même métier que Latimer. Le tout avec un style d’écriture proche de celui de l’auteur du Masque de Dimitrios, à tel point que l’on pourrait se demander si Alan Furst n’a pas découvert au fond d’une malle un vieux manuscrit du romancier anglais. J’attends avec impatience que Le Sang de la victoire soit adapté au cinéma. Il ne restera alors qu’à découvrir le portrait du Peter Lorre de notre ère !
Il tomba à genoux, toussa, en mettant poliment sa main devant sa bouche, puis bascula vers l’avant, avec un bruit sourd lorsque son front heurta le sol de briques.
Serebine est un écrivain russe recruté par les services secrets britanniques, en 1940, alors qu’il quitte Odessa. Après un passage à Istanbul pour retrouver une femme, Tamara, qu’il aime et qui est gravement malade, il repart plus indécis que jamais à la poursuite des opérations dont on l’a chargé. L’Allemagne nazie a plus que jamais besoin de pétrole. La Roumanie et ses puits sont devenus un enjeu majeur. De Paris à Belgrade en passant par Beyrouth, Serebine fait d’étranges rencontres et élabore un plan risqué qui l’amènera aux premières loges. Dans un conflit où le moindre contretemps peut avoir des conséquences désastreuses, Serebine envisage de paralyser un temps le Danube afin d’interrompre le trafic de l’or noir. Il bénéficie alors du soutien des puissances alliées, mais manque à plusieurs reprises de se faire tuer. Quand on le souhaite, on peut acheter les convictions d’un homme alors Serebine ne peut accorder sa confiance à aucun.
julien vedrenne
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Eric Ambler, Le Masque de Dimitrios (traduit de l’anglais par Gabriel Veraldi), Rivages coll. « noir » (n° 680), février 2008, 258 p. – 9,50 €.