Entretien avecJorge Zentner et David Sala (La Déesse / Nicolas Eymerich, inquisiteur)

Entretien avecJorge Zentner et David Sala (La Déesse / Nicolas Eymerich, inquisiteur)

Nicolas Eymerich, devenu personnage de roman sous la plume de V. Evangelisti, fait ses débuts en BD grâce à D. Sala et J. Zentner. Ils racontent…

A l’occasion de la parution, aux éditions Delcourt, du premier tome de La Déesse, album adapté du roman de Valerio Evangelisti Nicolas Eymerich, inquisiteur, Jorge Zentner et David Sala – auteurs de Replay, trilogie parue aux éditions Casterman – ont bien voulu nous en dire un peu plus sur le défi graphique et narratif que représente cette transposition en bande dessinée du premier opus de la série de romans mettant en scène le ténébreux inquisiteur…

Pourriez-vous tout d’abord évoquer l’historique de ce projet d’adaptation en bande dessinée du roman de Valerio Evangelisti, Nicolas Eymerich, inquisiteur ?
David :
Jorge et moi avons publié chez Casterman une trilogie qui s’appelle Replay. A la suite de ça, on a été contactés par Guy Delcourt, qui nous a proposé le projet Eymerich. Mais nous ne connaissions le livre ni l’un ni l’autre. On a donc commencé par le lire, puis on a trouvé que le roman abordait un sujet très riche, qu’il y avait beaucoup d’éléments forts et intéressants. Et puis pour moi, c’était très attirant sur le plan graphique de pouvoir aborder ce type d’univers et de m’écarter du monde contemporain.
Jorge : Nicolas Eymerich m’a attiré parce que j’ai vu là un genre d’oeuvre que je n’aurais jamais su faire tout seul. Il s’agit d’un univers narratif très différent du mien. J’ai voulu me confronter au défi de scénariser une histoire que je n’aurais jamais pu inventer. [En dehors des scénarios de bandes dessinées, Jorge a écrit plusieurs livres qui ne sont pas encore traduits en français, hormis Le Rêve du rhinocéros, chez Casterman, en littérature jeunesse. ndr]. Ma démarche préférée étant de peaufiner la structure d’un récit, ça m’a plu d’en imaginer une nouvelle pour Nicolas Eymerich, inquisiteur. Comme David avait trouvé là tout un univers graphique à développer, et que j’avais par ailleurs très envie que notre collaboration se poursuive, nous avons accepté le projet tout de suite, presque sans hésitation.

Ce premier roman est paru en 93 en Italie. Votre album sort en 2003, donc juste dix ans après. Est-ce voulu ?
David :
Pas à ma connaissance en tout cas.
Jorge : Non, c’est vraiment dû au hasard.

Combien de temps vous a-t-il fallu à David et à toi, pour mettre le point final à ce premier album ?
Jorge :
Disons qu’on a travaillé pendant à peu près dix mois. Bien sûr, le travail du dessinateur est plus long que le mien. Pendant ce temps-là, j’ai fait d’autres choses. Mais David a travaillé à plein temps.

Pourquoi avoir opté pour une publication en deux tomes de 46 planches chacun au lieu d’un seul tome d’une centaine de planches ?
David :
Un seul tome n’aurait pas été très rentable pour l’éditeur ! Il nous aurait fallu trois ans pour le finir au lieu d’un. C’est plus intéressant pour l’éditeur mais aussi pour le lecteur d’avoir les éléments petit à petit au lieu d’attendre l’intégrale. Et pour les auteurs, c’est laborieux de travailler pendant deux ans et demi sur un album, c’est trop frustrant. Il vaut mieux publier par petits bouts.
Jorge : Et puis ça permet de se relaxer, de se lancer dans un nouveau livre.
David : Et c’est bien aussi de pouvoir estimer le premier impact, de recevoir l’opinion des lecteurs ; on voit si on est sur la bonne voie. Les avis des lecteurs, positifs ou négatifs, peuvent interférer dans notre travail et nous amener à modifier des choses.
 
Votre collaboration a-t-elle été très différente de ce qu’elle a été pour Replay  ?
Jorge :
Oui dans la mesure où Replay est une histoire originale alors que Nicolas Eymerich, inquisiteur est un roman qu’il faut adapter, mais sinon, notre méthode de travail a été exactement la même.

La lecture de votre album laisse une impression tout à fait étonnante : on sent à la fois l’étroite fidélité à la lettre du roman, une grande créativité, et une part accrue accordée à l’implicite…
David :
Une adaptation est forcément une re-création ; même si le livre est très riche, il ne contient pas ce que le dessin va apporter. Et puis il faut recréer les situations : quand Jorge fait des ellipses, ou qu’il est obligé de couper une scène, il doit reconstruire la narration pour que les situations restent cohérentes. Pour ce qui est de l’implicite, il fallait élaguer, bien sûr, mais surtout créer du mystère. On n’est pas là pour tout expliquer ! Notre but, dans cette adaptation, était de retrouver l’énergie du récit initial tout en gardant une part de mystère.
Jorge : Et le dessin de David rend très bien compte des descriptions d’Evangelisti ; il restitue l’atmosphère du roman sans être anecdotique.
 
Le dessin est en effet superbement expressif. En revanche, il y a assez peu de texte dans l’album.
Jorge :
Dans une bande dessinée, il n’y a pas que le dessin et les mots, il y a aussi le nombre de cases, leur taille, leur agencement qui font sens. Personnellement, j’intègre ces informations dans le scénario. J’ai aussi beaucoup travaillé sur les didascalies, ces passages narratifs inscrits dans les cartouches, parce que c’est là que se jouent les ellipses. Mais c’est au lecteur de faire travailler sa tête : le texte ne lui donne pas tout et il lui faut reconstituer le sens à partir de l’ensemble des données visuelles.

Comment as-tu procédé pour l’écriture des textes ?
Jorge :
L’histoire a d’abord été écrite en espagnol, selon les besoins du récit, mais j’ai lu le roman en français, en italien et en espagnol. Puis c’est ma traductrice habituelle qui a réalisé la version française, que j’ai corrigée ensuite.
 
Il y a un contraste entre l’aspect un peu flou, un peu brumeux des graphismes et la rigueur formelle des cases, leur régularité, l’épaisseur de leur cadre…
David :
En effet, mais c’est parce qu’à la base, je travaille mon dessin de manière assez picturale, et j’ai parfois tendance à me laisser emporter par un certain lyrisme. Or il est important de préserver une certaine lisibilité, et ce travail pictural doit être cerné aussi bien que possible. Le contour noir de la case me permet de fermer une image ; c’est une barrière que je m’impose.

Les couvertures des romans, aux éditions Rivages, prêtent un visage à Nicolas Eymerich. Est-ce que cela t’a influencé ?
David :
En fait, ce visage, c’est celui de Boris Karlof. Sur la couverture du premier bouquin du moins. Mais je ne suis pas parti de ces traits-là. Valério m’avait donné quelques indications mais ce visage, c’est celui qui m’est venu au fil de la lecture, tout simplement. Je voulais éviter la caricature, mais je voulais aussi que mon personnage ait de la présence, du charisme, et pas uniquement une violence dans le regard – celui-ci devait refléter une certaine ambiguïté. En plus il est relativement jeune ; je voulais donc qu’il soit en même temps beau, envoûtant… et le visage que j’ai donné à Nicolas Eymerich est le résultat de tout cela.

Dans le roman, Diane apparaît sous forme de silhouette. Or tu as choisi de ne représenter que son visage. Pourquoi ?
David :
Je trouvais que c’était son visage qui était intéressant, et j’ai éprouvé le besoin d’en montrer l’expression. En ne représentant qu’une silhouette, il y avait un élément qui me manquait ; j’ai donc préféré faire un gros plan au lieu de dessiner une espèce de spectre vague au-dessus des nuages, qui aurait été plus anonyme.

Il y a dans l’album deux cases qui rompent avec l’ambiance graphique générale – p. 19, lorsque le père Sentelles évoque la grande peste de 1348, et p. 46, quand il fait allusion au culte de Diane. Pourquoi cette rupture ?
David :
C’est l’histoire qui réclamait ce parti pris ; il faut dire le maximum de choses en un minimum d’espace. Là, il fallait raccourcir les explications concernant la Grande peste noire, et évoquer Diane de manière évidente. On a donc choisi la solution de symboliser, c’est-à-dire de représenter au moyen d’une icône, d’une image immédiatement reconnaissable. Pour la peste, symbole de mort par excellence, Le triomphe de la mort, de Breughel, convenait parfaitement. Pour Diane, la Diane chasseresse de l’École de Fontainebleau est une des représentations les plus connues. Mais comme il s’agit d’oeuvres picturales, j’ai choisi de les réinterpréter façon gravure pour que la lecture en soit facilitée. Si j’avais gardé mon tracé pictural, ça ne se serait pas aussi bien détaché, la différence aurait été trop peu marquée.
Jorge : Et en regardant le dessin du Triomphe de la mort, tu remarqueras qu’il n’y a que trois cartouches à l’intérieur. On n’aurait pas pu être si brefs si nous n’avions pas fait ce choix graphique.

Comment a réagi Valerio Evangelisti à votre travail ?
David :
Nous l’avons tenu régulièrement au courant au fur et à mesure que nous avancions. Au vu des résultats, il a eu l’air de les apprécier, et c’est une grande joie pour nous que d’avoir sa caution. Surtout qu’on a travaillé dans le plus grand respect de son oeuvre ; Jorge et moi travaillons constamment avec le livre. Et quand j’ai le scénario de Jorge, j’ai aussi le livre à côté : il contient des éléments qui ne sont pas dans le scénario et dont j’ai besoin pour enrichir mon travail. Ces informations me sont indispensables même si je ne les fais pas figurer explicitement dans le dessin final.

Ce premier roman doit être adapté en deux tomes. Où en est le tome II ?
Jorge :
Le scénario est déjà fait et là, David va commencer à travailler.

La date de sa sortie est-elle déjà prévue ?
Jorge :
Non, pas précisément. Normalement, on sort un album par an. Le travail va commencer courant avril, et nous n’aurons sans doute pas terminé avant avril prochain. Dans les livres qu’on fait, on s’arrange pour que le lecteur ait envie de relire le précédent quand il a entre les mains le dernier paru. Pour Replay, on a tablé là-dessus, de manière à ce que le lecteur ait envie d’avoir une vue d’ensemble de l’oeuvre.
 
Avez-vous prévu d’adapter tous les livres de la série « Nicolas Eymerich » ?
David :
Ça dépendra un peu de l’accueil de cet album-là. On achève l’adaptation du premier roman, ça c’est sûr, c’est acquis – il y aura donc un second album. Après ça va dépendre de l’impact sur le public, si les gens ont envie d’en savoir plus ou pas. Au départ on a effectivement prévu de faire une série. Et même si on n’adapte pas tous les livres [six autres romans mettant en scène Nicolas Eymerich sont d’ores et déjà publiés en France ndr] il y a encore plein d’éléments imaginés par Valerio et dont il serait dommage de se priver. Mais là ce n’est pas tellement à nous de décider…

Envisagez-vous des scénarios originaux avec Nicolas Eymerich – sous réserve que vous ayez l’accord de Valerio Evangelisti ?
David :
Non, pas du tout, les romans sont déjà là, et offrent suffisamment de matière ! D’autant que certains livres vont demander trois tomes pour être adaptés tant ils sont denses. Donc à raison de deux ou trois albums par roman, il y a de la marge ; on en a pour vingt ans ! Surtout que Valerio continue à travailler de son côté !

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 25 avril 2003 sur le stand des éditions Delcourt au 23e Salon du livre de Paris.

 
     

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