Entretien avec Théo Kailer (Les Troyennes de Sénèque)
A travers Projet B, un préambule aux Troyennes de Sénèque, c’est toute une conception de l’art théâtral qui se révèle…
En 1995, Théo Kailer et Valérie Furiosi, après dix ans passés à l’Emballage théâtre, fondent leur propre compagnie théâtrale, Hélios Perdita. Un nom à clef, se référant à Antonin Artaud (Héliogabale ou l’Anarchiste couronné), à Shakespeare (Perdita du Conte d’hiver) et à David Lynch (Perdita dans Sailor et Lula). Au-delà des références, Hélios Perdita a sa petite musique, qui laisse entendre comme un soleil voilé, une petite voix perdue qui aurait du mal à exister dans le brouhaha ambiant…
Cette compagnie marque une prédilection pour les textes classiques et affiche un bel éclectisme. Son répertoire compte entre autres Le Misanthrope, Rodogune, Le Malade imaginaire, Le Songe d’une nuit d’été, On purge bébé… 
En 2001, la compagnie s’installe à Ajaccio, présente ses créations, travaille en milieu scolaire. En 2003 poussés par l’envie de rencontrer le public différemment ils proposent en préambule du spectacle Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, un spectacle en appartement dont le titre était Désir – un choix d’extraits de textes autour d’un des thèmes majeurs du Songe. Le procédé est repris pour On purge bébé, de Feydeau, avec la création de Nanas, montage de textes de la fin du XIXe siècle ayant trait à la prostitution et aux filles, et de chansons réalistes.
Les premières représentations de la pièce sur laquelle travaille actuellement Hélios Perdita – Les Troyennes, de Sénèque – se profilent à l’horizon 2006. D’ici là, c’est une trilogie qui, tout au long de la saison 2004 / 2005, tels des pas japonais dans un jardin, mènera le public vers la pièce du poète latin. Une trilogie intitulée Projet B, ambitieuse dans sa conception comme dans son propos, pour laquelle le principe du théâtre à domicile a été quelque peu remanié…
Comment as-tu « rencontré » le texte de Sénèque ?
Théo Kailer : Je souhaitais monter un spectacle à partir d’une histoire fondatrice ; je me suis donc tourné vers les auteurs grecs de l’Antiquité. Mais je trouvais leurs pièces trop contraignantes dans leur forme, leur dramaturgie – notamment en ce qui concerne le travail du chœur. Des Troyennes d’Euripide j’en suis arrivé à la pièce de Sénèque ; les deux auteurs abordent les personnages de manière très différente – Hélène, par exemple, est un personnage plus intéressant chez Euripide. J’ai finalement arrêté mon choix sur le texte de Sénèque qui offre plus de liberté d’interprétation.
Pourquoi monter aujourd’hui une pièce de l’Antiquité ?
Jouer ces œuvres-là équivaut pour moi à un retour aux sources, c’est reprendre certaines des plus vieilles histoires du monde, de ces mythes fondateurs qui éclairent la réalité de tout temps sans être contaminés par le quotidien. Et j’y trouve cet espace de liberté que seuls les textes dits « classiques » me donnent. Il y a bien sûr des adaptations à faire ; par exemple, dans le texte de Sénèque, il y a beaucoup de références toponymiques, ou de noms de peuples qui ne diront plus rien aux gens. Je vais donc voir avec la traductrice, Florence Dupont, s’il n’y a pas moyen d’enlever celles-ci plutôt que de les actualiser – je pense qu’il est important que les spectateurs ne soient pas désorientés par ce genre de détails.
Tu parles de liberté laissée par les « classiques », et en effet, on voit que ta compagnie affectionne ce répertoire-là….
Il n’est pas question de jouer un « classique » comme il l’était à l’époque où il a été écrit et représenté : cela appartient au passé, c’est mort. Or il s’agit de faire du théâtre vivant, c’est essentiel, ça – et j’irais presque jusqu’à dire que, du moment que c’est vivant, je me fous de la dramaturgie voulue par l’auteur. Le théâtre doit être vivant, et pour ça j’aime aborder les répétitions en étant presque vierge, ouvert à toutes les interactions qui peuvent advenir entre acteurs, texte et espace. Bien sûr j’arrive avec quelques idées, mais pendant les phases de répétition, je laisse une grande part à l’improvisation, j’aime à laisser des choses se mettre en place d’elles-mêmes. Après, lors des représentations, ce qui est né de l’improvisation, des inattendus, devient élément de mise en scène établi, fixé, repris à chaque fois que la pièce est jouée. Pour les spectacles en appartement, c’est un peu différent : il faut sans cesse modifier ses choix en fonction du lieu. Avant de jouer, je vais chez les gens, je filme, je prends des notes de manière à voir de quelle façon je pourrai intégrer dans ce cadre particulier mes options de mise en scène. C’est contraignant, mais c’est un défi que j’aime bien ; je pense que la capacité à s’adapter, à utiliser les contraintes,fait partie de l’art théâtral.
À quelle problématique actuelle correspond, selon toi, le propos de Sénèque dans Les Troyennes ?
L’argument des Troyennes c’est l’extermination des habitants de Troie puis la déportation des survivants par les Grecs ; transposé aujourd’hui, ça correspond aux génocides majeurs de l’époque contemporaine, ceux dont ont été victimes les Arméniens, les Juifs et les Tziganes, les Cambodgiens et les Tutsi. La correspondance s’élargit aux situations génocidaires que l’on rencontre dans le conflit israélo-palestinien, en Tchétchénie, en ex-Yougoslavie… etc. et c’est autour de ces thèmes que j’ai construit le spectacle qui sera joué en amont de la pièce elle-même, Projet B.
Mais la pièce de Sénèque, c’est aussi un travail de deuil, c’est la convocation de fantômes – ceux d’Achille, d’Hector… C’est la traductrice, que j’ai rencontrée, qui m’a mis sur cette voie en me disant qu’à l’époque de Sénèque, tout le public connaissait par cœur les histoires auxquelles il est fait référence, et que le théâtre antique n’était pas du tout réaliste ; c’est un théâtre de l’excès, un théâtre de masques. De plus, au moment où Sénèque écrivait sa pièce, Rome était en paix, et c’est donc ce rapport avec les fantômes qui prévalait. J’ai traduit cela en concevant la mise en scène de la pièce comme un théâtre d’ombres.
Comment se présente ce Projet B dont tu viens de parler ?
C’est un spectacle qui reprend le principe initié avec Le Songe d’une nuit d’été mais de manière beaucoup plus ambitieuse : il se déroule en trois volets, dont les représentations – une dizaine pour chacun d’eux – vont s’étaler sur quasiment un an, les premières représentations des Troyennes étant prévues, elles, pour début 2006. Un tel déploiement se justifie par la gravité des thèmes abordés, par le poids de tout ce qu’ils soulèvent et mettent en jeu ; et je n’imaginais pas qu’un seul spectacle d’une durée moyenne puisse être à la mesure de sujets aussi graves, aussi lourds. Bien sûr je ne prétends pas tout dire avec ces trois volets – d’ailleurs, est-il possible d’épuiser la question ? – mon but est simplement de susciter la réflexion, d’éveiller les questionnements, et chaque volet du Projet B est imaginé de façon à ce qu’il puisse y avoir discussion avec les spectateurs après les représentations. Chaque volet de cette trilogie est un florilège d’extraits de textes, littéraires et non littéraires, séparés les uns des autres par des citations tirées des Troyennes. Le premier s’intitule « Déportation », le second « Extermination », et le troisième sera une réflexion globale à la fois philosophique et poétique, sous-tendue par la question : « Comment a-t-on pu en arriver là ? »
À l’heure qu’il est, seul « Déportation » est entièrement conçu ; les extraits de textes sont choisis et montés, j’ai préparé la bande son, à partir de musiques de cirque et d’œuvres de Johann Strauss mais pour les costumes et accessoires, en revanche, il reste encore à se les procurer… je pense à des costumes de clown, ou à des tenues hétéroclites, faites de bric et de broc – toujours cette idée de masque, de travestissement… et là, au moment où je parle, j’envisage d’aller aux Puces avec les comédiens pour que l’on choisisse tous ensemble, en s’abandonnant un peu aux circonstances, à ce qui va se présenter à nous…
Pourquoi ce nom, Projet B ?
En premier lieu, j’avais envie de donner à ce spectacle un nom qui évoque les dossiers secrets, les affaires militaires. La lettre B, elle, se réfère d’une part au gaz utilisé dans les camps nazis, le Zyklon B, et aussi à la lettre qui suivait le numéro du bureau d’Eichmann, l’officier nazi chargé de l’organisation de la « solution finale ».
Comment as-tu choisi les textes du Projet B ?
De façon relativement simple : à partir du moment où j’ai identifié les thèmes que je voulais aborder – l’extermination, la déportation, et l’esclavage aussi, sujet que je ne voulais pas laisser de côté – le champ des lectures s’est trouvé restreint de lui-même… mais représente déjà une masse assez considérable de sources bibliographiques !
Les montages de textes sur lesquels reposent les trois volets du Projet B seront-ils publiés ?
Non, je n’envisage pas de les publier. Ce sont pour moi des instruments de travail ; ce qui m’intéresse, c’est le spectacle que je peux en sortir et non le florilège de textes en lui-même. J’ai eu la même démarche avec les autres spectacles proposés en amont des pièces ; ni les textes de Désir ni ceux de Nanas n’ont été publiés.
Projet B sera-t-il aussi joué en appartements ?
Non ; pour ce spectacle-là, j’ai préféré changer. J’ai imaginé d’utiliser un bus : le décor est toujours le même d’une représentation à l’autre – ce qui donne une certaine sécurité aux acteurs – la promiscuité avec le public est moindre, et le déplacement des spectatuers me fournit un élément majeur de mise en scène. Le premier volet « Déportation », commence chez les gens et se poursuit dans le bus ;
« Extermination » commencera, lui, dans le bus pour s’achever dans un stade d’Ajaccio ; quant au troisième volet, dont la forme n’est pas encore définie, il commencera aussi dans le bus et se terminera sur une plage. .
Tu disais que seul le premier volet de Projet B était entièrement conçu. Qu’en est-il de la pièce de Sénèque ? As-tu bien avancé dans sa préparation ?
En fait elle est presque entièrement distribuée – et la distribution, c’est une grosse partie du travail théâtral ; ça engage déjà une part très importante de la signification du spectacle. Par exemple, j’ai décidé de confier le rôle d’Hécube à un homme – c’est un choix qui est symptomatique de la manière dont je perçois le personnage d’Hécube et c’est aussi une direction d’interprétation que je propose au public. Pour moi Hécube est une vieille sorcière, mais elle demeure une figure inaccessible ; je ne voulais pas qu’elle soit incarnée et en confiant le rôle à un homme – ce qui implique une composition physique – j’évite cette incarnation. C’est un peu comme si je tissais autour d’elle une vaste toile, comme si je ménageais une sorte de détour pour atteindre ce personnage que l’on ne peut appréhender. Hécube est passée du côté des morts, c’est un personnage monstrueux. Cette perception que j’ai d’Hécube vient, je pense, du choc que j’ai éprouvé il y a une dizaine d’année en voyant Maria Casarès jouer ce rôle – pas dans la pièce de Sénèque, mais celle d’Euripide… c’est comme si cette femme avait posé une limite au-delà de laquelle on ne peut pas aller…
Il reste évidemment beaucoup à faire ; le Projet B équivaut aussi à une recherche dramaturgique qui nourrit mon travail sur la pièce de Sénèque : c’est comme une forge où l’on commence à donner sa forme au métal des Troyennes.
À travers la préparation de Projet B, de cette trilogie, j’ai acquis une vraie conscience de la douleur, de la souffrance ; et au-delà de ce qu’elle apporte à la mise en scène des Troyennes, elle me conduit à m’interroger, à me poser des questions. En tant qu’homme de théâtre, je veux évidemment susciter des émotions avec Projet B, mais je souhaite surtout inciter les gens à réfléchir.
Cette trilogie, c’est un peu comme si je jetais des bouteilles à la mer. Et même si on n’ouvre pas la bouteille qu’on ramasse pour lire le message qu’il y a dedans, au moins, il y aura eu des bouteilles qui seront passées sous les nez…
Historique de la compagnie Hélios Perdita
Valérie Furiosi et Théo Kailer ont participé à la création de l’Emballage Théâtre et joué sous la direction d’Eric Da Silva : Molière, Adamov, Guyotat, Shakespeare – et des textes du metteur en scène.
Après avoir quitté la compagnie en 1992, ils jouent notamment pour Bernard Sobel, Joël Jouanneau, Jeanne Champagne, Gilles Bouillon, Anne Delbée, Matthew Jocelyn et Jacques Lassalle.
Ils créent en 1994 la Compagnie Hélios Perdita. Théo Kailer monte :
Le Misanthrope de Molière 1994/95, le tourne jusqu’en 1997 ;
Rodogune de Pierre Corneille, en résidence à Aurillac. Le spectacle reçoit l’Aide au Projet du ministère de la Culture et une subvention de l’ADAMI ;
Le Malade imaginaire de Molière, en résidence au théâtre de Bourg-en-Bresse, subventionné par le ministère de la culture, avec l’aide du JTN. Tourne en France durant la saison 1999/2000 ;
L’homme au chapeau, de Sarah Cohen Scali. Obtient 100 000 F d’aide à la création du ministère de la Culture. Créé à Ajaccio, se joue durant plusieurs saisons et sera repris en janvier/février 2005 dans des festivals.(Momix à Kingersheim, À pas contés à Dijon et au théâtre de Vienne) ;
Désir, spectacle en appartement, produit par le théâtre Kalliste de la ville d’Ajaccio ;
Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Ils le créent en résidence au théâtre de Bourg-en-Bresse, reçoivent le soutien de l’ADAMI et le présentent au théâtre Kalliste d’Ajaccio en mai 2003 ;
Pour la saison 2003-04, il propose un instantané sur la Belle Époque composé de :
Nanas, spectacle conçu pour les cafés et salons, et de Cabaret Feydeau, crée à Ajaccio, tourné en Corse, qui sera joué à Bourg en Bresse du 16 au 24 novembre 2004 et à Pont-de-Claix du 8 au 11 février 2005.
Ils travaillent actuellement sur Projet B tout en cherchant la production de la pièce de Sénèque Les Troyennes à la rentrée 2005/06.
isabelle roche
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Projet B
Spectacle produit par la compagnie Helios Perdita, la Collectivité Territoriale de Corse et la Ville d’Ajaccio Contact : Valérie Furiosi |
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Dimanche 24 octobre : 1ère représentation à 20 heures