Entretien avec Bertrand Galimard Flavigny (Être bibliophile)
Etre bibliophile, c’est d’abord être collectionneur. Avec Bertrand Galimard Flavigny, nous vous invitions à dépasser cette définition un peu courte
Rencontré au détour d’une préface dans un livre publié par Jacques Damade – Langage des tétons & Lettres de Vincent Voiture – Bertand Galimard Flavigny m’avait agréablement étonnée par sa plume vive, incisive, d’un raffinement extrême. Puis j’appris qu’il était spécialiste en bibliophilie. Aussitôt ma curiosité fut piquée et, quelques mois plus tard, après avoir lu avec un infini plaisir Être bibliophile – son « petit guide pratique » – j’étais reçue chez lui pour un entretien aussi chaleureux qu’instructif, tout aussi nourri d’anecdotes plaisantes que l’est son bréviaire du bibliophile débutant…
Les livres, bien sûr, sont ici omniprésents. Non point serrés derrière des vitrines, bien à l’abri sous clef mais exposés à la vie du lieu, à l’air ambiant, alignés pour la plupart en double file sur de simples rayonnages façon Billy de chez Ikéa ou bien rangés à même le sol, ou encore en piles là sur un coin de bureau, ailleurs sur un tabouret en équilibre plus ou moins précaire. Tout prêts à être saisis, compulsés, manipulés puis remis en place. Livres « de poche » d’aujourd’hui, comme livres d’art et volumes anciens reliés de cuir sont offerts à l’impulsion du moment et non figés dans une immobilité muséale ; tant de liberté étonne d’abord mais l’on comprend très vite, à voir Bertrand Galimard Flavigny prendre en main tel ou tel volume et le feuilleter d’un geste à la fois sûr, précis et précautionneux, que respecter les livres ne signifie pas les traiter comme des choses mortes tenues au secret dans des boîtes hermétiques à la poussière, à l’air et à l’humidité mais bien plutôt vivre pleinement avec eux, les toucher, les humer, les lire surtout – avec toutefois au bout des doigts la douceur qu’exige un objet fragile.
Lorsqu’à la fin de notre entretien Bertrand Galimard Flavigny entreprit de me montrer quelques-uns de ses trésors, je pris conscience, sans avoir la fibre bibliophilique, de ce qui pouvait émaner de ces vieilles pages jaunies, ou de ces feuillets de papier rare, à la typographie magnifique – quelque chose de si étrange et qui touche si loin au cœur qu’il n’y a rien de surprenant à ce que des passionnés vouent leur existence à ces ouvrages précieux.
La magie du livre reste puissante encore aujourd’hui, bien que l’objet marchand vite fait mal fait vendu en masse ait supplanté le volume révéré et admiré. Mais ce dernier n’a pas dit son dernier mot : les bibliophiles sont là pour le prouver…
Qu’est-ce qui vous a conduit à devenir bibliophile ?
Bertrabd Galimard Flavigny :
J’ai toujours vécu au milieu des livres. Puis, pendant mes années de collège, une de mes grands-tantes m’envoyait régulièrement des livres anciens et au fil de mes lectures, je découvrais qu’il y avait en eux des choses extraordinaires, souvent drôles. Parmi eux, il y avait par exemple L’An 2440, de Louis-Sébastien Mercier – l’auteur de l’Histoire de Paris. C’est le premier ouvrage non pas de science-fiction mais d’idée-fiction. J’ai continué à glaner par-ci par-là, et à chacune de mes acquisitions je prenais davantage conscience qu’un livre ancien est un bel objet avec sa reliure, son papier, ses illustrations… etc. Je suis donc venu à la bibliophilie par l’intérieur du livre.
Pour ce qui est du cursus universitaire, j’ai fait des études de droit, puis de lettres. Ensuite, devenu journaliste, je suis parti en quête de piges. J’ai travaillé pour un journal du Marché de l’art, où l’on m’a dit « avec ton nom, tu dois sûrement aimer les livres, fais-nous donc un article sur les livres anciens ! » C’est ainsi que j’ai commencé à mener des enquêtes, à fréquenter les libraires spécialisés en livres anciens… et à apprendre petit à petit toute la technique de fabrication du livre. Puis j’ai proposé une chronique de bibliophilie à un quotidien juridique, Les Petites Affiches. Mon projet a été accepté puis, au bout de trois ans, le journaliste d’art Gérald Schurr a parlé de moi au directeur de la Gazette de l’Hôtel Drouot, qui m’a engagé pour tenir une chronique mensuelle. Comme j’avais à ma disposition jusqu’à quatre pages de la Gazette, je pouvais m’étendre et étoffer mon propos. Je choisissais un thème – par exemple, les récits de voyage consacrés à un pays particulier. Puis je commençais par étudier les livres dans leur ordre chronologique ; dans le cas du récit de voyage, je racontais au passage l’histoire de l’exploration du pays concerné, et j’indiquais les références d’autres livres se rapportant au sujet. Et je prenais soin, à chaque fois, de mentionner les prix de vente.
Ensuite, j’ai un peu affiné mes thématiques : je me consacrais à un auteur – par exemple les livres de Rabelais – ou bien à un groupe de livres bien spécifique – les Recherche du temps perdu illustrées. Outre les indications techniques, primordiales – description des reliures, des papiers, des caractères, nature des illustrations… etc. je donnais aussi le plus d’éléments possibles concernant l’histoire du livre, les tractations entre les divers éditeurs… Je racontais, à chaque fois que je le pouvais, comment les illustrations étaient venues s’intégrer au livre – et chaque chronique était ainsi une plongée dans le passé – à la fois historique et technique. En préparant ces articles, j’ai appris beaucoup de choses – et comme j’aime les livres, j’ai profité de ce travail de recherche pour en acquérir moi-même ; j’ai aussi dû en manipuler énormément, et lire quantité de catalogues. C’est par ce contact direct que j’ai acquis, au fil du temps, les connaissances nécessaires au bibliophile. La bibliophilie, c’est à tous points de vue une question de temps.
Mon « guide du bibliophile » est, d’une certaine manière, l’aboutissement de ces chroniques publiées dans la Gazette de l’Hôtel Drouot. Aujourd’hui, je continue à raconter des histoires de livres dans « Bibliofolie », qui paraît chaque jeudi dans Le Figaro littéraire, consultable sur le site du journal.
Vous avez beaucoup écrit sur la noblesse, les ordres de chevalerie et surtout sur l’Ordre de
Malte. Comment se sont établis les ponts entre bibliophilie et noblesse ?
Tout naturellement, par le rapport que bibliophilie et noblesse entretiennent avec l’histoire, le patrimoine. Être bibliophile, étudier la noblesse, c’est s’intéresser au patrimoine historique et culturel. L’Ordre de Malte, par exemple – avec lequel j’ai des liens tout particuliers puisque des membres de ma famille appartenaient à cet ordre – existe depuis 900 ans et il est encore très présent dans notre environnement : la campagne française est riche d’anciennes commanderies, et il ne se passe pas de jours sans qu’au cours d’une vente soient proposés des objets ayant appartenu à l’Ordre de Malte.
Le lien entre le livre et l’histoire se noue aussi par un autre biais – celui du propriétaire du livre… J’ai ainsi eu l’occasion d’avoir entre les mains – ce fut un grand moment de ma vie… – le psautier du grand maître des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Jean de Villiers. Un personnage important s’il en est, qui a été en prise directe avec les événements qui ont ponctué le XIIIe siècle puisqu’il a été grand prieur de la Langue de France à Paris puis Grand maître des Hospitaliers. Blessé à Saint-Jean-d’Acre en 1291, il s’est installé, avec les membres rescapés de l’Ordre, à Chypre, où il a vécu jusqu’à sa mort. Ce psautier, un manuscrit enluminé inachevé – seules certaines enluminures sont complètes, les autres étaient restées à l’état de dessin – avait été perdu pendant sept siècles ! Doté d’une reliure du XVIIIe siècle, ce manuscrit a été vendu l’équivalent de trente millions de francs…
Comment se sont articulées, pour vous, votre passion pour la bibliophilie et vos études sur la noblesse, les ordres de chevalerie ?
J’ai d’abord été bibliophile. Je n’avais, au sujet des ordres de chevalerie, que des connaissances assez sommaires. C’est une anecdote personnelle qui m’a amené à m’y intéresser de très près… À une certaine époque je me rendais très régulièrement à Bologne, où se tient chaque année une foire internationale du Livre de jeunesse. Une année, au cours d’un dîner, j’ai été présenté à un individu qui, au fil de la conversation, apprenant que j’étais très lié à l’Ordre de Malte, en vint à évoquer avec force détails un ordre de chevalerie dont je n’avais jamais entendu parler. J’ai manifesté mon intérêt – en toute sincérité, mais une fois rentré à Paris, j’ai très vite oublié tout cela. Peu après, j’ai reçu une lettre m’avisant que j’avais eu la chance de rencontrer, à Bologne, Son Altesse le Grand maître de ce fameux ordre et que je pouvais à mon tour en devenir membre… à condition de payer 1000 dollars ! je me suis aussitôt lancé dans une enquête sur ce pseudo-ordre de chevalerie – d’où est né un livre sur les faux ordres de chevalerie. Mais parler des faux ordres suppose, bien entendu, que l’on étudie aussi les vrais ! J’ai bénéficié d’appuis précieux pour mes recherches ; de rencontre en rencontre, j’ai accumulé suffisamment de matière pour écrire sur l’Ordre de Malte – et comme je suis un journaliste opportuniste,
je rentabilisais ce que j’apprenais en écrivant, par ailleurs, des articles sur la chevalerie et sur la noblesse, les deux étant étroitement liées. Voilà comment je suis « entré dans les ordres »… de chevalerie, si je puis dire. Ce travail et ma passion de bibliophile se sont très vite rejoints : quand je voyais des livres anciens sur les ordres de chevalerie ou la noblesse, la généalogie des familles, l’héraldique… etc. je m’empressais de les consulter… et parfois de les acquérir. Et comme je ne cherchais pas seulement des informations sur la noblesse ou la chevalerie mais aussi des livres anciens portant sur ces questions, j’ai découvert des ouvrages dont la plupart des universitaires n’ont pas connaissance. Par exemple, des petits romans inspirés par l’Ordre de Malte publiés entre les deux guerres… J’ai également trouvé une compilation datant des années 1770 qui recensait les ouvrages retraçant l’histoire de l’Ordre de Malte. L’auteur de la compilation n’est pas mentionné, en revanche, tous les historiens cités sont nommés, ce qui m’a été très utile pour mon propre travail d’historien. Ma « fibre » bibliophilique m’a donc permis d’introduire dans cet ouvrage que j’ai consacré à l’histoire de l’Ordre de Malte des informations inédites, dont un non-bibliophile n’aurait pu disposer – ou qu’il n’aurait pas songé à mentionner.
Qu’est-ce donc qu’un bibliophile ?
Un bibliophile est un collectionneur. La bibliophilie ouvre au collectionneur les portes d’un univers immense puisqu’il englobe toute l’histoire du livre, au-delà de l’invention de l’imprimerie : vous pouvez très bien collectionner les manuscrits ou les xylographes. Vous pouvez vraiment tout collectionner en bibliophilie : les livres sur l’histoire de la bibliophilie, les éditions originales, les livres illustrés, les livres sur vergé… même les catalogues de ventes ! en 1840 par exemple a été publié un catalogue où figurait un lot de livres dont il n’existait qu’un seul exemplaire. La veille de la vente, il a été annoncé que c’était un canular – du coup, ce catalogue, qui avait été tiré à 130 exemplaires, est devenu objet de collection.
Mais pour moi, le critère déterminant qui confère à un livre le statut d’objet bibliophilique, c’est le temps – et pas seulement la rareté. Prenons l’exemple de mon Être bibliophile. Ce n’est pas un livre de bibliophile, même s’il traite de bibliophilie. Imaginons maintenant qu’il existe un tirage sur du beau papier ;que l’on ajoute, à un des exemplaires tirés de la sorte, une lettre manuscrite de l’auteur racontant l’histoire de ce livre, une copie de son interview publiée sur un site internet, et que vous fassiez relier le tout par un relieur renommé puis que vous apposiez votre ex-libris : vous aurez un bel exemplaire – mais toujours pas un livre de bibliophile ! Ça le deviendra peut-être dans cinquante ans d’ici, quand vos petits-enfants le trouveront, en bon état, au fond de votre bibliothèque…
Un bibliophile, c’est surtout quelqu’un qui prend le temps d’être au contact des livres, qui les manipule, les observe ; qui lit les catalogues de vente… pour lui comme pour les livres qu’il convoite, le temps est un facteur essentiel. Il lui faut aussi connaître le lexique bibliophilique, qui inclut le jargon de l’imprimerie, de la reliure, de la gravure… et de toutes les techniques qui tournent autour du livre – ce qui doit correspondre à un petit millier de termes. Que le bibliophile n’utilisera pas directement, mais qu’il doit connaître afin de mieux comprendre l’objet-livre. Il y a tout de même un vocabulaire de base à maîtriser de façon à pouvoir lire les catalogues en connaissance de cause, et à parler la même langue que le libraire spécialisé.
Dans votre guide vous mettez en garde contre la « fausse bibliophilie ». Qu’est-ce exactement ?
Ce sont ces livres présentés comme des ouvrages de bibliophile alors que ce sont simplement des livres fabriqués avec beaucoup de soin, avec des matériaux nobles et, parfois, selon des méthodes « à l’ancienne ». Mais ce n’est rien d’autre que de l’édition de qualité. Dans les foires d’antiquaires, des stands proposent de soi-disant ouvrages de bibliophile ; en général ce sont des textes anciens, tirés à 1000, 1500 exemplaires et l’on trouve Le Roman de la rose, le Cantique des cantiques… etc. Ils sont imprimés sur du papier fabriqué à la cuve, comme autrefois, avec de beaux caractères, une reliure bien épaisse, des tranches bien dorées… on vous vend ça bien cher, sous l’étiquette » bibliophilie », mais c’est du toc ! et ce sera toujours du toc. C’est après, avec le temps, que l’on verra si ces livres relèvent ou non de la bibliophilie.
Je vais vous citer l’exemple d’une Apocalypse illustrée par Dali, publiée il y a quelques années et tirée à 2 ou 3 000 exemplaires. Le papier était beau, le texte bien composé, avec des lithos de Dali intercalées… et le livre était présenté comme un ouvrage de bibliophile. Ce n’en était pas un ! D’une part, un tirage de 2 000 exemplaires, c’est déjà beaucoup. Et rien n’assure qu’avec le temps, il prendra de la valeur…
Un autre exemple : André Breton avait l’habitude de truffer ses livres avec des notes de restaurant, des dessins originaux gribouillés sur des bouts de papier, des manuscrits de préfaces… etc. Cette habitude a été reprise par des gens fortunés, qui ont ramassé tout ce qu’ils ont pu – préfaces, illustrations… etc. – et ont fait relier l’ensemble par un grand relieur. Aujourd’hui, ces plaquettes valent une fortune ! Le surréalisme est à la mode, et elles sont devenues des objets bibliophiliques. Outre le temps, la demande des collectionneurs est un autre facteur qui influe sur le statut bibliophilique d’un livre.
Donc des éditeurs d’art comme Jean de Bonnot, ou François Beauval ne font pas des ouvrages de bibliophile ?
Non, c’est de l’édition de qualité – et je trouve un peu dommage qu’ils présentent leurs livres avec des mentions proches des notices de bibliophilie. Mais ça répond à un objectif commercial : s’ils mentionnaient simplement que c’est de l’édition bien préparée, personne n’achèterait. J’ai, personnellement, un livre de chez Jean de Bonnot – un traité de noblesse très intéressant, très bien imprimé, que j’ai acheté pour son contenu, mais ce n’est pas un livre de bibliophile, et je ne pense pas que dans cinquante ans, ni même dans un siècle, il le sera devenu.
Pensez-vous que ce que l’on appelle commercialement un « beau-livre » aujourd’hui pourra prendre la patine du temps et devenir un objet de bibliophilie ?
En ce qui concerne les livres d’art actuels, je ne peux évidemment pas me prononcer. Mais je puis vous citer l’exemple de « beaux-livres » publiés dans les années 50 qui sont devenus des objets de collection assez recherchés. Ce sont des livres de voyage numérotés, illustrés par des photos tirées en héliogravure – leur qualité est exceptionnelle, la mise en page bien faite, et ils ont pour atout supplémentaire de montrer des choses aujourd’hui disparues. Tout cela concourt à leur faire prendre de l’intérêt, de la valeur, alors qu’ils étaient assez communs il y a cinquante ans. Et ce, indépendamment du nom du photographe qui a réalisé les images : la plupart n’avaient pas encore de vraie renommée, et dans certains cas le nom du photographe n’est même pas mentionné.
Quel est l’âge d’or de la bibliophilie ?
Vaste question… D’autant que cette notion d’âge d’or dépend en fait de ce que vous collectionnez. On peut néanmoins évoquer la fin du XIXe siècle, où nombre de personnes fortunées se sont mises à collectionner, à amasser quantités d’ouvrages rares et précieux : c’était une période de bouleversements, donc source d’inquiétudes et propice au réflexe de conservation tous azimuts. De plus, il y avait beaucoup de livres devenus extrêmement difficiles à trouver : nombreux furent détruits durant la Révolution puis plus tard, au cours des différents conflits qui ont embrasé la France au XIXe siècle – guerres, révolutions, troubles en tout genre sont, tout cynisme mis à part, très positifs pour la bibliophilie : tous les livres interdits, saisis, brûlés… se raréfient, deviennent par la suite difficiles à se procurer et donc prennent de la valeur. Outre cela, le XIXe siècle est l’époque où est apparue la notion de « grand papier » : vers 1880, les auteurs et les éditeurs ont commencé à tirer sur du beau papier quelques exemplaires qu’ils gardaient. Peu à peu les imprimeurs se sont rendu compte que des collectionneurs cherchaient à acheter ces exemplaires-là… De là est venue l’habitude de tirer, lors de la première édition, un nombre limité d’exemplaires sur grand papier.
En matière de livres recherchés, c’est l’intérêt des collectionneurs qui crée cet « âge d’or » et au cours de plus de vingt ans de chroniques, j’ai pu constater l’évolution de cet intérêt. Par exemple, il y a quelques années, personne ne s’intéressait aux polars. Puis on s’est aperçu que les premiers volumes du Masque avaient une couverture verte – et des amateurs se sont mis à rechercher ces volumes. Puis d’autres se sont avisés que des collections avaient disparu – ils se sont mis en quête des livres parus dans ces collections… et de fil en aiguille est née une bibliophilie policière. Dès lors, des petits volumes qui valaient trois francs six sous ont été valorisés…
On peut vraiment tout collectionner en bibliophilie : un de mes amis collectionne les grammaires ; j’ai rencontré un collectionneur de « Livres de Poche » qui recherchait les premiers cinq cents. Puis il s’est lancé dans des recherches très poussées sur les couvertures, qui ont changé au fil des rééditions successives. Il a ainsi accompli un travail remarquable qui n’avait même pas été entrepris par Hachette !
J’ai également rencontré un collectionneur qui recherchait ces livres brochés à couverture jaune, illustrés de gravures sur bois, que Fayard a publiés entre les deux guerres – « le livre de demain ». Ces livres ne valent presque rien mais je considère qu’ils appartiennent à la bibliophilie. En fait il ne faut pas acheter un livre en fonction de sa valeur – ou de celle qu’il peut acquérir plus tard – mais parce qu’on l’aime.
Il faut être conscient que, si on peut collectionner avec un tout petit budget, la grande bibliophilie reste très chère – et elle l’a toujours été ! Au XIXe siècle les collectionneurs se plaignaient déjà de ne plus rien trouver qui ne soit hors de prix…
À part se plonger dans votre livre Être bibliophile et consulter chaque semaine votre chronique dans Le Figaro littéraire, quels conseils élémentaires pourriez-vous donner à un bibliophile débutant ?
Je pourrais reprendre le schéma que j’avais suivi pour Le Livre roi, publié en 1989, qui constituait un recueil de mes chroniques parues dans la Gazette de Drouot et que je j’avais agencé de telle manière qu’il soit une sorte de manuel. La première partie traite des thèmes bibliophiliques – et la première démarche, pour un débutant, est de choisir un thème de collection afin de cibler ses recherches. Il doit ensuite se familiariser avec les aspects techniques de la fabrication, de l’édition et de la publication d’un livre – tout cela est abordé dans la seconde partie du Livre roi – ce qui suppose l’assimilation de ce vocabulaire spécifique dont je parlais tout à l’heure. Il devra encore apprendre à lire un catalogue, une bibliographie – la machine-outil du libraire et la béquille de l’amateur… puis il sera prêt à approcher le milieu professionnel de la bibliophilie, qui est l’objet de la troisième et dernière partie du Livre roi.
La bibliophilie a-t-elle le vent en poupe, aujourd’hui ?
Il est certain que la bouquinerie d’occasion et la bibliophilie drainent un public : par exemple, on compte environ 2 500 abonnés aux catalogues de vente de l’Hôtel Drouot. Ce n’est peut-être pas beaucoup – il y a parmi ces abonnés au moins 400 professionnels – mais en même temps cela signifie qu’il y a un potentiel important. En ce qui me concerne, j’essaie, à travers mes chroniques, d’inciter les gens à trouver des thèmes de collection qui vont les pousser à chercher, à découvrir, à lire les livres. Surtout que, je tiens à le répéter, on peut être bibliophile en disposant d’un petit budget…
La « voie internet » est-elle utile au bibliophile ?
Internet est très pratique, notamment pour consulter des bibliographies, des catalogues, ou encore des annuaires professionnels. On trouve beaucoup de choses et les sites consacrés au livre ancien sont nombreux – chapitre.com, rarebooks.info… etc. – mais leur inconvénient majeur est que vous ne savez pas quel libraire vous vend le livre : chacun est identifié par un numéro, comme les clients, et les lots sont aussi désignés par des numéros. Rien ne remplacera jamais le contact direct avec le libraire et avec les livres. La démarche idéale consiste donc à repérer une adresse de libraire sur internet, à aller le voir, prendre son catalogue s’il en a un, noter l’adresse de son site internet le cas échéant… et vous n’utilisez la voie internet qu’à partir du moment où vous connaissez le libraire et ses produits. Il faut aller chez les libraires. Le meilleur site internet, c’est d’aller chez les libraires !
Bibliographie sélective de Bertrand Galimard Flavigny
Le Livre roi, Librairie Giraud-Badin, 1989
Les Chevaliers de Malte, des hommes de fer et de foi, Gallimard coll. « Découvertes », 1998
Noblesse mode d’emploi – dictionnaire à l’usage des nobles et des autres, Christian, 1999
Le Bibliophile aujourd’hui, Arts & Métiers du livre d’édition, SGED Bibliophilie, 1999
La Princesse et la Peulh (illustrations de l’auteur), Séguier, 2001
La Légion d’honneur, un Ordre au service de la Nation, avec A. de Chefdebien, Gallimard coll. « Découvertes », 2002
Être bibliophile – petit guide pratique, Séguier, 2004
À paraître en 2006 : Histoire de l’Ordre de Malte, Perrin
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Interview réalisée par isabelle roche le 14 septembre 2005 au domicile de l’auteur. |
