Enrique Corominas (dessin et scénario), Dontar – Tome 1 : « Jeux d’enfants »
Corominas s’affranchit du trait avec une technique aux encres inédite et virtuose, et nous immerge à merveille dans son Moyen-Âge fantastique.
1420. La Guerre de Cent Ans fait rage et l’Angleterre vient de remporter la bataille d’Agincourt. Parmi les vassaux du royaume, seul le duc Sir John d’Urs, seigneur de Dontar, a refusé de prêter ses troupes et d’obéir aux ordres du souverain. L’homme s’est retranché dans son château, farouchement défendu par de cruels mercenaires qui font régner la terreur sur le fief, pillant les maisons et violant les femmes. Margery de Plowman, seule parente du renégat, est alertée par l’abbé de Dontar, et se rend sur les lieux avec sa fille Alice pour tenter de raisonner son cousin, qu’elle a perdu de vue depuis leur enfance. Celui-ci semble agir sous l’influence d’un mystérieux moine fabricant de jouets. Le peuple, tourmenté par la trahison de son seigneur, doit cependant faire face à d’autres phénomènes inquiétants : les disparitions d’enfants, de plus en plus fréquentes, et les ravages de la mer de Dontar, noire et sale comme du bois brûlé. Toutes ces manifestations auraient-elles un rapport avec Le Léviathan décrit par la légende ?
À l’heure où la plupart des éditeurs, probablement motivés par l’argument mercantile, bannissent la couleur directe traditionnelle au profit d’une colorisation PAO trop souvent indigente, Enrique Corominas ose s’affranchir du trait et développe un modelé coloré puissant. Dontar est un récit au thème et à l’intrigue plutôt convenus, mais il bénéficie d’un traitement classieux, et Corominas, également scénariste, parvient rapidement à nous immerger dans son Moyen-Âge fantastique.
L’Espagnol n’en est pas à son premier coup d’essai, à en juger par la diversité de sa production sur son site officiel : comics à l’américaine, dessins à l’encre de chine, story-boards, illustrations jeunesse… Il expérimente pourtant ici une technique aux encres inédite et virtuose, exploitant une gamme colorée composée d’ocres, de bruns et de bleus profonds qui se prêtent à merveille à son travail de la lumière et aux ambiances de son univers médiéval. Chaque page révèle la jouissance de l’auteur à travailler le pigment, à commencer par une deuxième de couverture au romantisme exacerbé (la vision d’un château dévoré par les flots rappelle certains dessins de Victor Hugo). Cadrages originaux, vraies gueules moyenâgeuses, expressivité et dynamisme témoignent dans ce premier tome de son plaisir du dessin et de son sens dramatique. L’extrême maniérisme des personnages, loin de gêner la lecture, renforce le lyrisme et la mise en scène.
Le récit, aéré par de grandes cases et un découpage ample, souffre néanmoins du format 48 pages et on a l’impression, à la fin du tome, de sauter du train alors qu’il vient de démarrer. On attendra donc le second volume de cette trilogie pour entrer de plain-pied dans l’histoire, en espérant qu’il nous réservera tout autant de réjouissances graphiques.
trevor baonde
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Enrique Corominas (dessin et scénario), Dontar – Tome 1 : « Jeux d’enfants », Paquet, 2004, 48 p. – 12,00 €. |
