Emmanuelle Urien, La Collecte des monstres
Moins inventif que les deux précédents, le dernier recueil d’Emmanuelle Urien n’en témoigne pas moins de son talent de nouvelliste
L’an dernier je signalais la parution de Court, noir, sans sucre1 et Toute humanité mise à part2, les deux premiers recueils de fictions « noires » d’Emmanuelle Urien. Venue du circuit des concours de nouvelles où elle avait remporté un grand nombre de prix, l’écrivaine s’imposait d’emblée dans ces livres particulièrement réjouissants par une pratique du récit court d’une confondante efficacité associée à de réelles qualités d’écriture ainsi qu’à un sens redoutable de la chute étonnante et grinçante. Le principal écueil de la nouvelle dite « à chute », popularisée en France par Guy de Maupassant, et qui a fait florès chez les auteurs anglo-saxons3, réside dans ce qu’elle peut avoir de mécanique, d’artificiel, et, finalement, de prévisible – le comble pour un type de récit qui justement prétend surprendre, déconcerter le lecteur ! Emmanuelle Urien échappait le plus souvent à ce piège en recourant à un large éventail de tonalités et de registres : si le « noir » dominait, il était généralement contrebalancé par l’humour, la dérision, et l’auteure ne se privait pas, à l’occasion, d’explorer les territoires de l’insolite, voire d’un certain fantastique.
La Collecte des monstres, le dernier recueil paru de la nouvelliste, ne bénéficie guère d’une telle variété. Peu ouvert à l’imaginaire, à l’étrange, il privilégie une approche résolument réaliste, d’où peut-être un sentiment de déception pour qui avait été sensible à la touche de fantaisie des livres précédents. Á travers ces dix-huit récits, la plupart très brefs, le lecteur renoue toutefois d’agréable façon avec l’univers sombre de l’écrivaine – un monde peuplé de personnages très ordinaires, jusque dans leur monstruosité. Des hommes, des femmes, des enfants, des adolescents confrontés à une société hostile, violente et passablement absurde, où rien ne distingue plus les victimes des bourreaux, puisque les rôles semblent à tout moment interchangeables, ainsi que le montre par exemple « Tête de Turc »4 ou « Alice attend »5.
Que l’on renonce, comme la pauvre fille de « L’Homme qu’il me faut »6, qui s’abandonne au couteau de son « prince charmant » tant attendu, ou que l’on décide de se rebiffer, à l’instar du héros revanchard de « Présumé coupable »7, le pire – la mort, le plus souvent -, est en fin de compte, ici, toujours au rendez-vous. De manière sans doute trop systématique et, de toute évidence, avec parfois moins d’inventivité, moins de fraîcheur, moins d’originalité que dans les deux premiers recueils. Mais le métier de la nouvelliste demeure intact, et le lecteur, savamment accroché dès les premières lignes, dévore ces histoires qui, à défaut d’être toutes mémorables, se montrent toujours divertissantes.
Au nombre des meilleures nouvelles du recueil, figurent « Zoologique »8 et « Converti en grammes »9, deux belles illustrations de la profonde cruauté qui régit la condition humaine. Dans la première, sorte de fable noire qui fait rire […] jaune10, un homme chargé de l’entretien du zoo, le narrateur, a l’intuition qu’un drame se prépare dans la cage 36, celle des babouins. Certains signes ne trompent pas : l’un des singes, souffre-douleur de ses congénères, bénéficie depuis quelques temps d’un traitement de faveur. Une situation qui ne manque pas de rappeler au narrateur l’expérience d’un de ses amis, Jean-Claude : lui aussi a longtemps été victime de ses collègues de bureau, jusqu’à une trompeuse embellie, prélude au licenciement du malheureux comptable. N’ayant pas réussi à intéresser ses supérieurs au sort du pauvre singe, l’employé du zoo dit ses craintes à son ami. Ce dernier, solidaire de ce babouin qui lui ressemble tant, n’hésitera pas à aller prendre sa place dans la sinistre cage. Et connaître un sort atroce… sans pour autant parvenir à sauver le pauvre animal qui, désormais, a retrouvé sa place et attend son tour11… Pour ce qui est du second récit, il met également en scène un comptable ; en échange d’un salaire inespéré, celui-ci accepte d’être enfermé dans un lieu secret pendant plusieurs années, seul, sans possibilité de voir sa famille, pour une tâche monotone – toute la journée […] il additionne, il compile, il convertit, il répartit, il consolide 12 des listes et des listes de chiffres – dont il ignore les cruels enjeux… Rigoureusement menée jusqu’à son terrible dénouement, cette nouvelle, baigne dans un climat inquiétant de froide absurdité, qui n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, celui de certains récits de Kafka. Et constitue la plus belle réussite de cette Collecte des monstres.
NOTES
1 – Emmanuelle Urien, Court, noir, sans sucre, L’Être minuscule, 2005. Ce recueil a été couronné du prix de la Nouvelle du Scribe – Place à la nouvelle, de Lauzerte en 2006.
2 – Emmanuelle Urien, Toute humanité mise à part, Éditions Quadrature, 2006. Ce recueil a remporté le prix littéraire de la ville de Balma 2007.
3 – Des nouvellistes adeptes de cette forme de récit, le plus célèbre est sans doute Roald Dahl, mais on pourrait également citer, entre autres, Saki, John Collier, Robert Bloch, Fredric Brown ou Richard Matheson parmi les maîtres du genre.
4 – « Tête de Turc », La Collecte des monstres, Gallimard, 2007, p. 99-108.
5 – « Alice attend », ibid., p. 153-157. Avec cette nouvelle, l’écrivaine exploite très efficacement un de ses thèmes de prédilection, les violences conjugales (voir notamment un récit comme « Sévices compris », dans Toute humanité mise à part.)
6 – « L’Homme qu’il me faut », ibid., p. 11-19.
7 – « Présumé coupable », ibid., p. 57-61.
8 – » Zoologique », ibid., p. 73-79.
9 – « Converti en grammes », ibid., p. 143-152.
10 – « Zoologique », ibid., p. 73.
11 – Ibid., p. 79.
12 – « Converti en grammes », ibid., p. 147.
eric vauthier
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Emmanuelle Urien, La Collecte des monstres, Gallimard coll. « Blanche », mars 2007, 157 p. – 13,50 €. |
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