Elle brûle (Caroline Guiela Nguyen/Mariette Navarro)
Un joli travail d’élaboration scénique ironique
On parvient dans la salle en parcourant un couloir qui nous plonge dans une ambiance intimiste. Tous les objets là disposés procèdent d’une décoration savamment kitch. Sur scène on découvre une famille qui se montre animée de tensions domestiques dont on ne sait s’il faut les prendre comme de cocasses légèretés ou comme de profondes blessures. Car le propos se présente initialement comme une suite de sketchs, dont le lien semble délibérément mis en tension. La représentation joue d’habileté et de subtilité dans les changements d’ambiance, du cocasse au dramatique, du fantastique au comique. D’abord tout cela ne semble pas très sérieux. Des comportements légèrement décalés, savoureusement inattendus, figés dans leur inadaptation, installés dans un environnement conventionnel, dessinent un microclimat enjoué, pétillant, miné pourtant. Un joli travail d’élaboration scénique ironique, des acteurs à l’unisson de cette ineffable distance à soi qui constitue notre ambivalence.

On peut savoir – ou non, d’ailleurs – que la pièce est inspirée de Madame Bovary. Cette reprise en est une de qualité, qui transpose le propos à notre époque et procède d’une réécriture. Emma est ici présentée dans son environnement familial, qui relève d’une médiocre réussite, comme on sait. Charles, ce bon médecin, est plus exploré que dans le roman de Flaubert. Chacun des personnages présentés – habiles transpositions contemporaines et citadines du tableau de la campagne rouennaise du XIXe siècle – apparaît comme une énigme à lui-même. Mais, comme dans l’œuvre princeps, reste non explorée la question de savoir où va la dépense. L’actualisation est incontestablement un pari gagné par la compagnie « Les Hommes Approximatifs », qui pratique l’écriture au plateau mise en forme par Mariette Navarro. On ressent pleinement l’aspect collectif de cette création.
Des paroles trop spontanées surgissent, des colères se manifestent, impromptues et éphémères ; on observe les choses se déliter dans leur étourdissante immobilité. D’autres langues sont utilisées sporadiquement, éléments d’intime étrang(èr)eté. L’allemand, de souche, tellurique, tellement proche et si mystérieux, l’arabe (en réalité un parodie phonétique, presqu’un gromelot), sur lequel on insiste en glosant ; curieux, ce familier éloignement. Bref, un tableau attachant et incisif, tout en subtilité, qui s’épanche en démonstrativité à terme, confinant à un faire-valoir de la performance de Boutaïna El Fekkak. C’est en effet un remarquable effort d’explicitation qui confine à l’exubérance, et finit, à la fin, par s’épuiser dans une monstration inutile. Ces derniers moments contestables ne doivent pas occulter la valeur et l’acuité de l’ensemble du spectacle.
christophe giolito
Elle brûle
mise en scène Caroline Guiela Nguyen
écriture au plateau Les Hommes Approximatifs
textes Mariette Navarro
avec Boutaïna El Fekkak, Margaux Fabre, Alexandre Michel, Ruth Nüesch, Jean-Claude Oudoul, Pierric Plathier
Scénographie Alice Duchange ; costumes Benjamin Moreau ; création lumière Jérémie Papin ; création sonore Antoine Richard ; collaboratrice artistique Claire Calvi ; vidéo Jérémie Scheidler ; Stagiaire à la dramaturgie Manon Worms.
A La Colline – théâtre national, 15, rue Malte Brun, 75020 Paris Réservations : 01 44 62 52 52
Petit Théâtre, du 15 novembre au 14 décembre 2013, durée 2h15 environ
du mercredi au samedi à 21h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h
Production déléguée La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche ; coproduction compagnie les Hommes Approximatifs, La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche, La Colline – théâtre national, La Comédie de Saint-Étienne – CDN, Comédie de Caen – CDN de Normandie, Centre dramatique national des Alpes –Grenoble. Ce projet a reçu l’Aide à la création du Centre national du Théâtre.
Tournée : La Comédie de Valence, du 4 au 8 novembre 2013 ; Théâtre Dijon-Bourgogne – CDN, du 18 au 20 décembre 2013 ; La Comédie de Saint-Etienne – CDN, du 7 au 10 janvier 2014.
Photo © Elizabeth Carecchio