Elizabeth von Arnim, L’Éclatante Beauté de Sally
Les effets et leur cause
Elisabeth von Arnim (1866-1941), dans son roman, propose une héroïne – Sally – belle de toute la beauté possible. Mais peccato ! elle est naïve et ne possède ni recul, ni idées, ni culture, ni réflexion. Son insolente beauté fonctionne à vide car elle ne lui sert à rien dans son existence routinière et discrète. Certes, elle rêve de ce qu’elle a et de ce qui lui semble réel là où l’absolue perfection de ses traits s’accompagne d’une beauté profonde trompe tout le monde, et pourrait la tromper elle-même si elle en avait la moindre conscience. Elle provoque bien des émeutes mais, dès qu’elle ouvre la bouche, c’est la dèche. Une telle femme reste étonnante, comme un poème de teintes délicates mais sans couleur et dont ses propos sont si maigres qu’ils sont défectueux. La découvrir crée une surprise plus croissante que pénible.
N’est-elle qu’une simple apparence ? Il est certain que ses formes et son fond ne vont pas ensemble. Mais grâce ou à cause d’elle, ce roman est un chef-d’œuvre de justesse et de drôlerie. Mais Sally a des excuses: si elle est belle et bête, c’est que sa mère était une rare splendeur, et son père un redoutable imbécile. Entre lui et la fille s’opposent divers types de bêtises dont le conflit est traité d’une verve éblouissante. Celui dont l’intelligence lui aurait, estime-t-il, apporté d’inutiles soucis renvoie sa fille à une nullité plutôt tactique : penser le moins possible en toutes circonstances.
L’auteure accompagne l’innocent bourreau des personnages les plus improbables dont un très vieil homme qui la prend en charge, la sauve mais fait pitié comme en « un dîner du dimanche précédent resservi le vendredi ». Elisabeth von Arnim prend cependant le parti de son héroïne et nous donne la clé de son roman : « elle ne connaissait aucune raison pour laquelle elle ne devrait pas dire tout ce qu’elle savait à quiconque souhaitait l’entendre ». Telle est l’ironie de l’auteure capable de devenir la seule romancière capable de faire preuve d’un absolu « courage de l’ignorance ». Dans tout autre roman, ce n’est pas possible. Preuve que celui-ci est l’inverse du ratage par cette sorte d’apogée.
jean-paul gavard-perret
Elizabeth von Arnim, L’Éclatante Beauté de Sally ,traduit de l’anglais par Paul Decottignies, Arfuyen, 2025, 320 p. – 21,00 €.