Élie-Charles Flamand, Les Méandres du sens. Retour en Forez, retour sur moi-même
Le poète Élie-Charles Flamand évoque ici son parcours créatif, à la faveur d’un séjour qu’il fit en Forez au printemps 1987
Il y a sans doute quelque étrangeté à aborder de très près l’intimité d’un poète méditant sur lui-même et son art quand on ne connaît pas son œuvre. C’est pourtant sans rien savoir de la poésie d’Élie-Charles Flamand que je l’ai suivi à travers ces Méandres du sens, où il retrace son parcours créatif à la faveur d’un séjour en Forez qu’il fit au printemps 1987 et au cours duquel il vécut diverses expériences bouleversantes qui l’immergèrent dans son passé tout en éclairant son présent d’une lumière neuve. Il serait trop long, et déplacé, d’expliquer ici par quels méandres, justement, ce livre m’est venu entre les mains. Tout au plus dirai-je que cela – tout autant que le moment très précis où j’en entamai la lecture – ressortit à ces « synchronicités » dont il est question dans ces pages, et que j’ai très vite éprouvé à l’égard de ce texte une vive et profonde empathie qui ne tient pas seulement à ses qualités stylistiques. Sa lecture fut en effet beaucoup plus qu’une délectable expérience littéraire tant elle eut en moi de résonances ; aussi vais-je pour l’évoquer renoncer à ces formules dont use généralement le chroniqueur dans l’espoir – un peu vain il est vrai – de conférer à sa subjectivité un semblant d’universalité en la cachant derrière le vague « on » ou le faussement modeste « nous », tous deux aussi misérablement « cache-je »…
Non que j’aie l’intention de m’étendre – de cela non plus ce n’est pas le lieu – sur les traces de feu, de terre, de pierre et de métal qui parcourent ma généalogie et que je me suis amusée à repérer tout au long de ma lecture. Mais peut-être vaut-il la peine de remarquer que j’ai parfois senti se nouer en moi une singulière et secrète fraternité avec le poète méditant : tout comme lui je tends à établir sans cesse des réseaux de correspondances entre des éléments que je comprends comme des signes à moi seule adressés, me livrant ainsi chaque jour à une sorte d’ « idiosémiologie » permanente. C’est en effet par cette façon de lire le monde environnant que le poète, par-delà son expérience individuelle et son vécu intime, touche à l’universel et peut donc atteindre tout lecteur un tant soit peu enclin à songer aux mystères – mais surtout aux beautés du monde. Et l’on peut à bon droit penser que tout amateur de littérature est pétri de ces dispositions-là…
La matière première du livre est posée d’emblée en quelques phrases à effet d’annonce : un séjour sur les lieux de l’enfance au cours duquel seront vécues diverses réminiscences assorties d’expériences mystiques qui auront valeur de révélations. L’on sait dès le début que la couleur sera, in fine, à la limpidité, et la tonalité à l’apaisement :
Ce séjour tant redouté à Champdieu, voici qu’il m’ouvrait aux plus limpides profondeurs de moi-même, parmi les signes (…) En effet, le renouement fut solaire et bienveillant.
Selon le procédé classique d’une exposition assez abrupte du propos qui sera ensuite développé comme par mouvement de travelling arrière, le poète situe rapidement la région de Champdieu dans le cours de sa vie puis ce séjour qui va être pour lui l’occasion de ce renouement solaire et bienveillant. Comme souvent dans les démarches introspectives, un voyage, des visites en différents lieux sont prétextes à moult remembrances, à des plongées en des régions de soi demeurées – ou sciemment renvoyées – dans l’obscurité. Les espaces intérieurs et extérieurs se côtoient, tandis que les strates temporelles se mêlent…
Ici le processus débute par la visite du château de la Bastie d’Urfé. L’attention du poète s’affranchit vite de la petite troupe de touristes à laquelle lui et sa compagne se sont joints et des explications fournies par le guide : elle est appelée par divers éléments architecturaux qu’il analyse très finement à la lumière de ce qu’il sait de l’alchimie. Il livre alors, entrecoupée de brefs rappels au réel – la voix du guide, les autres visiteurs perdus de vue… – une fascinante interprétation alchimique des pièces qu’il traverse, soutenue par ses propres expériences mystiques – visions suscitées volontairement, incursions dans le siècle de Claude d’Urfé… Mais il importe de souligner tout de suite qu’il n’y a pas lieu d’être gêné par les multiples références et allusions aux diverses étapes du Grand Œuvre, aux innombrables dénominations dont usent les Initiés pour désigner tel phénomène, tel corps, telle opération. Certes, avoir quelques connaissances alchimiques permettra de mieux saisir la portée de la lecture que le poète donne du château de la Bastie. Mais être ignare en cette matière n’empêchera pas de prendre la mesure du voyage intérieur qu’accomplit Élie-Charles Flamand ni l’art tout littéraire avec lequel il en rend compte.
Borner la teneur de ce livre à ses références alchimiques et ésotériques – ce à quoi peut hélas inciter la couverture… – serait une erreur magistrale : c’est à toutes les sources dont s’est abreuvée sa poésie que revient le poète, et l’alchimie est loin d’être la seule – il insiste d’ailleurs là-dessus. À ce titre, il évoquera aussi bien le jazz que la paléontologie, l’histoire naturelle, ou son activité au sein du groupe des Surréalistes – autant d’occasions, pour lui, de brosser nombre de portraits attachants à la lumière de souvenirs plus ou moins densément ranimés : André Breton dont il fut très proche, le paléontologue Jean Viret, Sydney Bechett, Louis Armstrong…
Frappe, d’abord, la mise en page : le texte file tout d’une traite, sans chapitres, avec pour seules respirations les alinéas – nombreux – et les illustrations – croquis, photos, reproductions… etc. – dont la nature donne à l’ensemble l’aspect d’un journal de voyage mâtiné d’album-souvenir où auraient été collées au petit bonheur de leur surgissement les images glanées au jour le jour. Mais il devient très vite évident que nulle autre disposition n’eût pu mieux convenir : elle seule peut épouser d’aussi près le mouvement de la pensée, qui va son amble et ne suit pas de piste proprement chronologique ou thématique comme pourrait l’impliquer un découpage en chapitres. Il y a bien un axe chronologique repérable : le déroulement du séjour lui-même dont les premiers jours ouvrent le texte, lequel s’achève sur le « retour à Paris » – d’essence différente de ce qui précède, ce « retour » en est d’ailleurs typographiquement séparé par trois petites étoiles… et sans doute n’est-il pas indifférent de remarquer que les seuls blancs rompant le flux textuel surviennent au moment de l’évocation de plusieurs jazzmen, comme si le « beat » caractéristique de cette musique faisait irruption dans l’écriture, soulignant par là même la brièveté lapidaire et la densité présente du souvenir resurgi.
L’amble de la pensée du poète, donc… il repose sur une succession d’immersions et de retours en surface. À la surface du monde, telle une efflorescence sur un épiderme fragile, un signe est perçu : éléments architecturaux remarqués dans le château de la Bastie d’Urfé, un parfum, un agencement particulier des nues à un moment donné du crépuscule, des notes de musique… et aussitôt le poète est conduit hors de l’instant présent, dans ses souvenirs propres ou au fin fond des siècles qu’il rejoint lors de transes profondes. Perceptions mystiques comme anecdotes personnelles, flâneries aux côtés de sa compagne Obéline – toujours nommée « O. » : peut-être le poète entend-il, en la résumant ainsi par cette initiale circulaire, montrer à quel point elle englobe à ses yeux des choses essentielles, surtout à l’heure de ce retour sur soi ? – comme réflexions de fond sur la musique, la poésie, l’acte créateur sont tout uniment amenées au fil de la plume, sans autre logique que celle de leur survenue. Car cette logique elle-même fait sens : le moment, les circonstances, l’intensité du surgissement confèrent à l’élément surgissant une grande partie de sa signification – aussi importe-t-il que le texte en porte la trace très exacte puisque, sans cela, il n’y aurait pas véritablement de chemin parcouru vers quelque élucidation que ce soit.
S’il n’est nul besoin d’être ésotériste chevronné, ni d’avoir de connaissances approfondies en alchimie pour goûter ce livre – la seule beauté de l’écriture, aux consonances très soutenues, peut y suffire – au moins faut-il savoir s’éloigner de l’immédiatement matériel et être apte à s’émerveiller, par exemple, de l’incidence particulière d’un rayon de soleil sur le pétale d’une rose à tel instant de la journée… Ce livre, par le biais du très-intime, ouvre à l’infini de l’univers et à ses mystères et, pour peu que l’on ait l’âme portée à la contemplation, que l’on se plaise à réfléchir, à s’interroger sur le sens de la vie – de sa vie, on éprouvera à le lire un insigne bonheur, bouleversant et éclairant. Ces Méandres du sens seront, de surcroît, une fort belle invite à découvrir de nouveaux territoires poétiques pour quiconque ne connaîtrait pas l’œuvre d’Élie-Charles Flamand.
Et le livre-bilan du poète de devenir source, fontaine reviviscente pour tout lecteur qui saura s’y désaltérer…
isabelle roche
Élie-Charles Flamand, Les Méandres du sens. Retour en Forez, retour sur moi-même, Dervy, juin 2004, 234 p.
– 20,00 €