E. Davodeau, Chute de vélo
Une maçonnerie de premier choix que cette BD qui témoigne du talent de l’auteur à construire une histoire… et à la dessiner
Etienne Davodeau est un bon maçon. Pour sûr, il bâtit bien. Sûr que c’est du solide, sûr que ça tient entre les mains. Sûr que la façade, tout comme la brique, sont de qualité. Sûr que l’histoire se développe, comme n’importe quelle bonne tour, et qu’on monte, par l’escalier subtil, jusqu’à découvrir un point de vue. Sûr aussi qu’en chemin on musarde, s’attardant sur les détails de la tapisserie – quel beau coup de crayon, là ! Et on pourrait la filer, encore, la métaphore… Mais fi de miroirs, si je parle de maçon, c’est qu’il y a quand même une raison.
Disons qu’une famille part en vacances : la maman, le papa, le tonton et les enfants se retrouvent dans la maison de mamie. Mamie va pas très fort, on retape même la maison pour la vendre car le pire est à craindre, les neurones n’étant plus ce qu’ils étaient et l’âge grappillant son tribut. Jeanne, vaillante maman, fait ce qu’elle peut pour distraire l’aïeule. Les enfants, rieurs et curieux, s’occupent à épier le maçon qui maçonne (la BD est un art parfois logique) sur le trottoir d’en face. Et le voilà, le fameux maçon par qui tout arrive ! Car, figurez-vous, l’apprenti crache dans le sandwich du maître ! Ça dérape. Les enfants caftent… l’apprenti enterre la photo de la défunte épouse du maçon… ledit maçon déprime… sa femme est morte… on ne retrouve plus l’apprenti… c’est la panique… de surcroît mamie fugue, aïe aïe aïe !
La situation pourrait être catastrophique s’il n’y avait Toussaint. Votre curiosité culmine : sachez cependant que je ne vous dirai pas qui est Toussaint. Je ne vous dirai pas cet épouvantable fardeau qui lui pèse, ni pourquoi ni comment il se rend utile, ni surtout la beauté de son rachat, ni encore sa chute, ni encore la réaction de Jeanne, après l’enterrement de mamie, ni encore le retour époustouflant de l’apprenti – croyez bien que Toussaint y est pour quelque chose ! Je ne vous parlerai pas de ce qui fait de Chute de Vélo une histoire à tiroirs, et au dernier étage, une humanité touchante, complexe, sur fond de culpabilité, avec une noisette de tendresse, de cynisme, tous les bons ingrédients du divertissement de qualité. Non ! Non ! Je ne vous dirai pas que Toussaint ressemble à un pauvre type, et que c’en est un, probablement. Je tairai la douceur avec laquelle Davodeau esquisse lâcheté, contradictions, non-dits et beautés grinçantes qui font les liens d’une famille. La seule chose que je préciserai, juste pour vous énerver un peu, c’est que Toussaint n’est même pas maçon, lui.
sandrine lyonnard
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E. Davodeau (scénario et dessin), Chute de vélo, Dupuis « Aire Libre », 2004, 80 p. – 12,94 €. |
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