Dominique Venner, De Gaulle, la grandeur et le néant
Que reste-t-il de De Gaulle ?

« A vingt ans, j’ai honni le général De Gaulle au point de vouloir le tuer. » Cette phrase de Dominique Venner, résumant les sentiments du jeune « Algérie française » qu’il était dans les années 1960, illustre les sentiments particuliers qu’il éprouve à l’égard du fondateur de la V° République. Dominique Venner est un historien qui marche hors des sentiers battus, auteur de nombreuses et passionnantes études qui ne s’inscrivent pas dans l’historiquement correct. Ses travaux se nourrissent d’une interrogation majeure : comment expliquer la situation actuelle des Européens, le déclin de leur puissance et leur avilissement moral ?
Pour Dominique Venner, le général de Gaulle porte une part de responsabilité dans l’affaiblissement de la France et de son peuple. Son passage aux affaires correspond à la période où le pays connaît un tournant majeur, celui des années 1960 – que Mai 68 concrétise – et qui l’a conduit à la situation actuelle. Il est vrai que l’idée de départ de Venner ne manque de pertinence : le général revient au pouvoir en mai 1958 dans un immense défilé de drapeaux tricolores, et le quitte dix ans plus tard au milieu des drapeaux rouges des soixante-huitards.
Venner trace du général de Gaulle un portrait au vitriol. L’homme du 18 juin s’est acharné à jouer un rôle politique, à la mesure de ses ambitions et de ses piètres qualités militaires… Froid et implacable, il reste insensible aux conséquences humaines de ses décisions. Son caractère mesquin lui fait poursuivre de sa vindicte, tous ceux qui se sont mis en travers de son chemin (pensons à Weygand !). Certes, Venner lui reconnaît certaines qualités, et approuve quelques unes de ses orientations politiques, notamment en politique étrangère. Il y a une grandeur dans le personnage.
Toutefois, ces mérites n’enlèvent rien aux fautes du général. D’abord sa vision des Français, qu’il méprise au bénéfice de la France, dissociation rejetée par Venner. Ensuite, le général s’est appuyé, dans les luttes politiques, sur ses adversaires contre sa propre famille politique. C’est en effet une réflexion des plus intéressantes. Issu d’une famille de la droite catholique, grand lecteur des auteurs nationalistes de sa jeunesse, de Gaulle s’est pourtant opposé à Vichy et aux défenseurs de l’Algérie française, en s’appuyant sur les forces de gauche, au premier chef les communistes. C’est une évidence mais pas pour tout le monde. Venner a plus que raison de l’écrire.
Ainsi de Gaulle a-t-il laissé ses propres adversaires s’installer aux postes d’influence après 1944, encadrer la jeunesse, diffuser leurs idéaux, alors que dans le même temps il brisait les défenseurs de la France traditionnelle, qui travaillaient au relèvement de la France.
Les critiques qu’on peut formuler à l’encontre de cette thèse sont nombreuses. L’intégration des communistes dans le GPRF a évité à la France les horreurs de la guerre civile et si la façon dont de Gaulle a décolonisé l’Algérie est à bien des égards condamnable (militaires trahis, pieds-noirs abandonnés et massacrés, harkis martyrisés), le processus était inévitable et d’ailleurs conformes aux intérêts de la France et des Français.
De plus, et nous insisterons davantage sur ce point, le grand désordre de mai 68, avec tout ce qu’il contient de dissolvant pour les mœurs, pour la société française, pour sa cohésion, pour sa force et sa vitalité, s’inscrit dans un phénomène de grande ampleur, avant tout générationnel, qui a touché l’ensemble des sociétés occidentales.
Mai 68 marque une rupture, c’est incontestable, dans le déclin de la France, une véritable révolution culturelle, mais de Gaulle n’en est pas à l’origine. Certes, il aurait pu, une fois au pouvoir, se dresser contre ce phénomène, défendre ses conceptions et ses valeurs, en s’appuyant sur les forces politiques et intellectuelles dont il était issu. Mais il est vrai que le général sous estimait la force des idéologies. Réaliste confinant au cynisme, il ne croyait pas à leur force, à leur influence, et se désintéressait trop des affaires intérieures pour se pencher sur les pensées marxisto-libidineuses des jeunes baby-boomers.
En fin de compte, cet essai, écrit dans un très beau français, servi par une connaissance fine des évènements et surtout par un sens de la perspective historique des plus remarquables, doit être lu car il appartient au genre de textes qui font réfléchir.
f. le moal
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Dominique Venner, De Gaulle, la grandeur et le néant, Le Rocher, mars 2004 – réédition mars 2010, 300 p. – 22,00 € |
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