Dominique Lemaître, À l’oreille du ciel

Dominique Lemaître, À l’oreille du ciel

Laisser vibrer l’infini dans le fini

Le dernier album de Dominique Lemaître, composé de solos et de duos pour divers instruments, se trouve inséré dans une pochette à la couverture noire et blanche au style japonisant de Maggy Seyer. Huit pièces, dont la durée se situe autour de dix minutes, sont proposées à l’écoute.
Trois sont consacrées à un seul instrument : alto, clarinette basse, orgue ; cinq à des duos d’instruments. Parmi ces duos, trois font intervenir deux instruments différents : glockenspiel et vibraphone, vibraphone et piano, clarinette et alto ; deux ne font appel qu’à un seul instrument : harpes, altos.
Duos et solos, monologues et dialogues ne cessent d’alterner sans que le monologue ne se confonde avec le solo, ni le dialogue avec le duo. Il peut y avoir du dialogue dans le solo, du monologue dans le duo. Duale, stéréophonique, la musique d’
À l’oreille du ciel unit le simple et le double.

Composée en 2016 et créée à Metz en 2017, la première pièce appartient à la catégorie des solos. L’alto y interroge notre origine. Sur la partition se découvrent des vers de René Char, extraits du poème Les cerfs noirs (cycle de Lascaux, dans La parole en archipel). Du premier vers, « Les eaux parlaient à l’oreille du ciel », se trouve tirée l’expression qui donne son titre à la pièce et à l’album, indiquant comme sa direction secrète.
À travers le poète, le compositeur entre en dialogue avec nos ancêtres artistes peignant sur les parois de Lascaux des œuvres énigmatiques. Aux franges du silence, la musique répète inlassablement son appel. Furtivement, on croit percevoir quelques accents voisins de ceux qui résonnent dans
Tierkreis (pour vielle à roue) de Stockausen. Une vibration dans les gouffres. Des éclats traçant un chemin dans le crépuscule. Une imploration. Une ascension. Des signes dans la nuit. Riche de son dépouillement, habitée de poésie, À l’oreille du ciel laisse s’élever une douce et profonde émotion, une émotion voilée.

Créé en 2022 à Bobigny, Kaléidoscope avait été composé une année plus tôt (2021) pour deux percussionnistes. Glockenspiel à pédale et vibraphone sont ici utilisés en six sections enchaînées. Avec le kaléidoscope qui conjugue nombre limité d’éléments et nombre illimité de combinaisons, fini et infini entrent en résonance. Une aube ici se lève, un matin se déploie.
L’auditeur éprouve, au fil des notes, la sensation de l’espace. Des gouttes d’eau dans le désert. Notre habiter devient cristallin. Un escalier qui mènerait à une lucarne ouvrant sur une contrée scintillante. Et si l’art n’avait d’autre sens que de laisser vibrer l’infini dans le fini… Kaléidoscope des jours.

Après deux premières pièces pleines de contrastes, Vif-argent fait intervenir des harpes. Écrit en 2020, pendant le confinement, il a été créé la même année. Depuis déjà longtemps, Dominique Lemaître avait entrepris un cycle de pièces pour duos homogènes. Ainsi par exemple de Séléné, hommage à Maurice Ohana pour deux guitares. Vif-argent est la dernière pièce de cette série.
S’il évoque l’ancien nom du mercure qui est caractérisé à la fois par sa solidité et sa fluidité, il fait aussi écho à Hermès, devenu Mercure chez les Romains, dont on disait qu’il avait inventé la lyre avec une carapace de tortue et des bouts de ficelle. Musique et poésie demeurent de proches voisines pour le compositeur. Les notes des deux harpes de
Vif-argent s’égrènent sereines. Un ruisseau traverse la plaine. Des marches sans fin. Des arpèges s’écrivent dans la neige. L’imperceptible, pur, affleure à notre oreille.

écouter un extrait

Plus ancienne, située au début du cycle des duos homogènes, la pièce Orange and yellow, hommage à Morton Feldman (2009) fut créée en 2010 à Thionville. C’est le tableau éponyme de Mark Rothko qui donne son titre à cette œuvre la plus courte, avec Kaléidoscope, de l’album et lui confère, par le jeu des couleurs, un enracinement pictural.
Deux altos monologuent, dialoguent. Des motifs s’effacent, reviennent. Les altos explorent l’univers. Lentement s’approchent de l’infime. Une déchirure. D’angoissants nuages recouvrent parfois la terre. Il est un secret des cimes. L’heure scintille.

Ptath (2003) a été créé en 2004 à Strasbourg. Dieu égyptien, origine de la vie et du cosmos, Ptah façonne l’univers par le verbe. Ce titre devient ainsi, pour Dominique Lemaître, comme le symbole de la naissance de la création par la parole. On retrouve cette alliance dans les récits de genèse judéo-chrétiens.
Dans
Ptath la clarinette basse multiplie les images sonores. Le rythme, souvent vif, se ralentit parfois pour laisser place à des jaillissements. Un jeu de lumières éclaire les brumes. Des échos de légendes brisent le silence. Traces d’origine.

Avec Fliessend 2, composé en 2020 et créé à Bobigny comme Kaléidoscope mais un an plus tard, nous retrouvons le cycle des duos. Cette fois-ci, ce sont le vibraphone et le piano qui sont en dialogue. Le titre allemand signifie en coulant. Cette notion d’écoulement est reprise par l’exergue qui cite la célèbre maxime héraclitéenne : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Comme l’espace, le temps se trouve au centre de la création musicale de Dominique Lemaître. Le temps est incessante disparition.
Enfoncée pendant toute la pièce sur les deux instruments, la pédale crée des effets continus de résonance. On retrouve dans cette pièce la sensation du cristal. À une impression de descente vers des grottes souterraines se conjugue celle d’une marche ascensionnelle aspirée par des crêtes lointaines. La terre apparaît comme le miroir du ciel. Dans
Fliessend 2, la clarté domine. Cascades irisées, vibrations soudaines, transparence.

Pièce composée en 2015 et créée en 2016 à Charleville-Mézières, Aeon fait écho, dans son exergue, au Rimbaud qui écrivait : « Elle est retrouvée. / Quoi ? – L’Éternité. / C’est la mer / allée avec le soleil. » En contrepoint à l’écoulement du temps souligné par le philosophe-poète grec surgit cet au-delà du temps qu’est l’éternité et mis en avant, de manière métaphorique, par le poète aux semelles de vent. Le titre lui-même, Aeon, signifie éternité, temps infini en anglais. Le temps qui s’écoule ne se retrouve jamais, mais l’éternité peut se découvrir comme sa vérité.
L’art devient alors résistance à l’empire de l’uniforme et du superficiel. Clarinette et alto suggèrent à travers cette pièce des étincelles d’éternité. Se tenir à l’oreille du ciel, c’est accueillir en creusant le temps l’éternité, en explorant l’espace l’infini. De lents refrains murmurent dans
Aeon. Un vif éclair jaillit. Sans hâte s’approcher de la fenêtre. L’appel traverse les nuées. Dans la cité intérieure entre l’inconnu.

Singulière, la dernière pièce, Nyx, écrite pour orgue, est la plus ancienne (1984). Créée un an plus tard à Rouen, elle porte le nom de la déesse de la nuit personnifiée, issue du chaos, qui est dans la mythologie grecque mère d’Éther (air, hauteurs) et d’Héméra (jour, lumière). C’est, après Fliessend 2, la plus longue des pièces de l’album. Les premières mesures, jouées au pédalier, donnent à entendre doucement des sonorités graves.
Obscurités, angoisse et incertitude. Un vent souffle des profondeurs. Intervalles et vitrail. Un chemin de l’automne au printemps. Des notes scintillent. Vagues sur le rivage. Ombre et lumière. Un vent souffle dans le temps. Éclat et promesse. Dialogue sans fin.
Nyx avance vers la victoire de l’aurore. Et l’album de se conclure par l’épanouissement de la lumière bleue.

Avec À l’oreille du ciel, où la musique voisine avec la poésie, la peinture et la philosophie, qui interroge la mythologie, comme en témoignent exergues et titres, Dominique Lemaître invite l’auditeur à se placer à l’origine et au terme, à voyager musicalement entre ombre et lumière, à laisser les pays intérieurs se rendre hospitaliers aux vibrations de l’inconnu.

bernard grasset

Dominique Lemaître, À l’oreille du ciel (durée : 78:20), Da Vinci Classics, 2022 (Alain Celo, Maria Vasquez, Étienne de Nys, Alice Cissokho, Anne Raffard, Vincent Roth, Jérôme Schmitt, Alice Poncet, Élise Léonard).

One thought on “Dominique Lemaître, À l’oreille du ciel

  1. bonjour,
    Merci à vous.
    J’ai réalisé le dessin pour la pochette du CD. C’est en écoutant la musique de Dominique Lemaitre, imprégnée par ses sonorités, ses rythmes et ses silences que le dessin s’est imposé, une écriture fragmentée sui peut effectivement faire penser au japon .. . en harmonie avec les compositions « A l’oreille du ciel »
    maguy seyer

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