Didier Ayres, Toxico – 17 & 18
lelitteraire.com propose de manière inédite à ses lecteurs ayant apprécié les billets « en marge » de Didier Ayres de découvrir sous forme de feuilleton son oeuvre théâtrale, Toxico.
XVII
Un appartement en banlieue parisienne où vivent un toxicomane et sa sœur, leur chien, et un jeune homme qui pourrait être le personnage principal.
J’ai aperçu une chose dans le miroir.
Quoi ?
Deux yeux rouges dans la cuisine, deux yeux qui apparaissaient sur le reflet de la fenêtre dans la nuit, puis dans le miroir de la salle de bain. Deux yeux rouges, dans le noir. Le regard du diable. Le regard de Satan.
Moi, hier soir, à l’Odéon, j’ai vu un drôle de spectacle. En rentrant tard, dans les rues désertes de L’Île-Saint-Denis, j’ai été suivi par le bruit d’un mouvement de cliquetis indéfinissable. Un bruit de chaîne, un bon moment.
Ces yeux fluorescents. Le signe que mon frère mourra. Il est trop loin dans la dope. Il sniffait et il disait que c’était sans gravité. Mais en lisant son journal, j’ai bien vu que le mal était déjà très avancé. Il se shoote dans la salle de bain.
Tu l’as lu, alors ?
Oui. C’est bizarre, il parle de toi. Même avec amour.
…
Cela se télescope, une perte de contrôle. Il tombe. Il tombe. Chaque piqûre lui ôte une partie de sa matière grise.
Tu te rappelles cette soirée, sans doute.
Mais ces yeux rouges, tu crois que c’est quoi ?
Des émanations du diable.
Des yeux rouges puis phosphorescents. Dans la nuit.
C’est l’enfer, n’est-ce pas ?
En quelque sorte.
…
Le frère apparaît.
J’ai vu le diable.
On a tort de ne pas croire au diable.
(en aparté) Il est drogué ?
La haine.
Le malheur.
L’indifférence.
Même devant les autres.
Devant tout.
…
Je suis indifférent.
Rien ne t’intéresse.
Et ton nom de famille ?
Le docteur Cohen m’en parle à chaque fois. Mais c’est pas ça qui va me soigner. Il me prescrit son Palfium, je n’attends que ça.
C’est terrible, c’est l’enfer.
Vivre en enfer. Voir Satan régner, tous les jours. Je mourrai jeune de toute façon.
Oui, tu mourras et tu laisseras derrière toi tes sœurs dans le malheur. Dans les larmes. Et chacune de ces larmes t’accuseront. Car il y a une justice pour le malheur. Et chaque larme, tu paieras chaque larme de chacune de tes sœurs. Jusqu’à la fin des temps. Tu te rappelleras cette soirée.
Tu parles… Je ne pleure pas, moi.
XVIII
Dans une petite chambre dans un grenier. Cinq personnages fument. Il s’agit des premières bouffées de Marijuana qu’inhale Didier, le personnage le plus jeune du groupe. La scène est éclairée par un rayon de lumière venant du hublot du toit. Pour Didier, il s’agit de comprendre Les Paradis artificiels, livre qu’il a lu il y a peu, sans en deviner la vérité.
On remonte ici dans le temps du récit, sachant qu’au fond du plateau se dresse un rideau de scène factice, lequel servira à la dernière scène de la pièce. Nous pourrions nous trouver chronologiquement juste après la scène de la plage de Santander ; ces deux scènes sont sans doute les plus anciennes dans la mémoire du spectacle.
C’est une histoire sans paroles.
C’est la première fois ?
J’ai juste un peu peur.
Quoi ?
Là, la fumette.
Comment tu appelles cette fumée ?
C’est tout un vocabulaire.
Il faut percer cette bouteille plastique et la remplir d’alcool pour que la fumée s’en imprègne.
Tu es jeune !
Oui, un peu.
C’est la première fois ?
Oui.
Tu as peur de la mort ?
Je ne sais pas.
Tu es lycéen ?
Non, au collège.
Aucune drogue ?
Pourquoi ?
…
Une manière de vivre ailleurs.
L’alliance de l’imagination et du sang.
Il faut du sang ?
Il faut un peu de tout.
C’est fort comme une cigarette, rien de plus.
Lui ?
Mon père.
Un père qui n’existe pas, n’est-ce pas ?
C’est peut-être mieux.
Une ombre malsaine.
Donne un peu.
Fais passer.
Prends.
Inspire.
…
Le mot fait peur.
Tu as peur des mots.
Je ne retrouve rien de ce qu’écrivait Baudelaire.
C’est important ?
Oui, très.
Des peurs bleues.
Il faut partir.
Quitter la chambre pour les vapeurs.
On ne sait jamais…