Didier Ayres, H.P. (Scènes de désespoir et de miracles) — 7

Didier Ayres, H.P. (Scènes de désespoir et de miracles) — 7

lelitteraire.com pro­pose de manière inédite à ses lec­teurs ayant appré­cié les billets “en marge” de Didier Ayres de décou­vrir chaque semaine une par­tie de son oeuvre théâ­trale, H.P (Scènes de déses­poir et de miracles)

avant-propos de l’auteur :

H.P. porte un regard sur l’institution psy­chia­trique. En 12 scènes on y retrouve l’essentiel des vrais moments d’un asile, des séquences véri­diques de ce lieu de sur­veillance : les infir­miers, les patients, les thé­ra­peutes, les familles, l’heure du thé dans l’après-midi, la nuit avec ou sans som­meil, la conten­tion, les conver­sa­tions entre les asi­laires, etc. Ce qui res­sort de cette plon­gée en milieu hos­pi­ta­lier, c’est la souf­france de tous et de cha­cun, dou­leur qui s’exprime soit par l’angoisse, soit par le rire.

C’est ce des­tin d’une com­mu­nauté de vivants — comparables à des détenus — qui m’a poussé à ima­gi­ner cette pièce. La ten­sion dra­ma­tique, ten­sion d’êtres humains bous­cu­lés comme en une nef des fous, pour moi a fait théâtre (plus à mes yeux que la célé­bra­tion d’un office reli­gieux). Ce qui est sacré ici, c’est cette focale sur le fond de l’être. Ainsi, « le monde est un théâtre ».

didier ayres

lire la scène

Scène 7 :

(Les infirmiers préparent les doses des médicaments des patients, ce qui est une tâche assez dure et exigeante.)

Lui ? Un psychotique bizarre.

Je le connais depuis longtemps.

Il a perdu sa mère.

Lui, en cure de désintoxication alcoolique.

Tu le vois complètement ?

Il a peut-être eu deux vies ?

C’est devenu une hallucination avec le temps.

Oui, au bureau.

Il est au bureau ?

Oui, au bureau.

C’est d’ailleurs la troisième année.

Tu vas au Tyrol cette année ?

Qui ? Lui ?

Non ?

À l’évidence on fait pas mieux au niveau saturation.

Oui, des antihistaminiques, des antipsychotiques et des antidépresseurs.

Et lui ?

Très distingué, n’est-ce pas ?

Tu as fait M. Colaire ?

Cela manque.

L’air de la mer.

Cet été j’étais à Trouville. Cela change d’ici.

Il a des frayeurs.

Il peut guetter, tu sais.

Tu veux dire, le matin ?

Il fait des aphorismes.

« On prend le temps à ce qui ne prend pas de temps. »

Artiste ?

Oui.

Il va à l’église ?

Au temple.

Il a conscience que cela fait plus de trois ans qu’il est hospitalisé ici ?

C’est soixante-dix gouttes ?

Il prend ce somnifère ?

C’est à effet retard.

Tu veux dire, une fois pour toute ?

Allons de l’avant, disait-il.

Cette maison est dirigée par un chef de service qui est plus jeune que la plus jeune de nos infirmières.

C’est la dégradation.

Il est parti en libéral à Genève.

Et l’uniforme ?

Ça va.

Tu chantes ?

Oui, je chante.

Oui ? Alors chante quelque chose.

(Il chante quelque chose.)

 

Une histoire de théâtre par exemple. Disons la trame du Chapeau de paille d’Italie. Tu vois ?

Neuf comprimés pour le soir, et en plus elle se réveille la nuit et parle avec l’infirmière de garde.

Forme, forme, forme.

Je ne sais pas où j’ai vu cela ?

Dans Danse magazine.

Sa sœur est en France et elle ne veut pas venir ici.

Il est intelligent.

Il parle que de sa famille.

Tu sais, on a tous peur.

La sismothérapie ?

Lui, oui, il n’y a que cela qui fonctionne.

Le mieux, c’est sa famille.

On dit Rougemont ou de Rougemont ?

Tu pars où ?

À Trouville.

Tu connais cette chanson ?

(Il chante)

Moi ?

Oui, une photo. Un selfie.

Il a un accent, quelque chose de suédois, qui n’est pas suisse ?

Un prétexte.

Une journée.

Trouville ? C’est bizarre.

Tu sais la Suisse italienne, c’est bizarre aussi en un sens.

Forme, forme, forme.

C’est dans Danse magazine ?

Chante ce bel air : Paris, Paris, Paris, c’est un p’ti coin de paradis.

{ à suivre }

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