Didier Ayres, Enfance Nouvelle

Didier Ayres, Enfance Nouvelle

Une espèce d’étoile de fer au milieu de l’enfant aux petits soldats

Soirée passée dans l’automne

Dans le domaine des couronnes flottantes

Sauve-moi dieu des petites choses !

J’ai peine j’ai soif

Peut-être la berge d’un canal oublié où s’obstinent des peupliers de cuivre oxydé.

*

Je n’ai pas détruit la Rhonelle ni le parc de pierres qui me faisaient si peur

En tout cas la certitude a commencé là

Dans la sphère des nouveaux jours

Mon corps lui-même ne savait pas finir

Le jeune garçon était éternel

La rivière de son sang.

*

Je peux aller au travers de corridors prendre la mort en elle-même

L’univers peut périr et il périra

Ma mère me disait : Ange va ange tu es

Cette version du tableau de Maurice Denis

Le bord où survit l’ange blanc sur vert

Solitude froide de la vie terrestre

Pourquoi revivre cette époque ?

Avant le rêve de la coupure

Avant les eaux de la mémoire

Ma personne entière remplissant un verre d’orgeat

Or cette abeille qui piqua ma sœur.

*

Je fus le frère et je fus le guide sans m’en douter

Des guirlandes dorées qui n’ont maintenant plus aucun sens

Les 12 Noël avec ma famille abolis

Le canal et ses arbres imaginés

Disparition des dieux tutélaires

Disparition de l’espace froid du regard

Où s’engloutit la nuit.

*

Les tambours résonnent aujourd’hui à Vierzon

Comme des oiseaux de paille et de pluie

Restent éperdument

Reste le parc

Reste aujourd’hui

La mystique de ce ciel de juillet

Il reste l’éclat de midi sur la fenêtre de ma chambre ainsi qu’un fanion claquant
jusqu’à moi

Puis l’hier sans fin

La gélatine visuelle de la réalité.

*

Ainsi quand je traverse l’heure les poings fermés

Quelque chose persiste et tache comme un fruit huileux

Jusqu’à l’accident mental

Alors que je suis véritablement faible comme un chat

Pas de bannière entre mes deux individus.

*

Jouer aux jeux mineurs

Jouer aux billes d’agate verte

Mon père dont je rêve la mort ici

La jarre d’hydromel qui pour moi représentait un temps médiéval.

Âge 12 ans

Âge égal

Simples icônes qui tombent dans l’averse

Le canal fabriqué sans doute

1971-1974.

*

J’ai mangé l’opium de l’inconscience

Celui qui fait oublier

Les palanquins de coton

Brûlés par le fer bleu de la surréalité

L’avion de balsa peint de kaki militaire

Cette tunique du même vert qui avait fait réagir mon analyste

Logique de l’arrière-monde humain

Cette audace de la personne

La froideur devant les événements et les risques.

*

Lecture des Histoires Extraordinaires en 1975

Sorte pour moi d’objet semblable à un immense insecte

La Grande Ourse

Les courses pour les Fêtes à Égletons

Hivers aux couleurs sanglantes

Cette armée du sanglot

Cette nuit qui avance tel un train.

*

Lieux de baptême païen

Ainsi qu’une fleur de mariage

Alors pourquoi tous ces livres ? toute cette nuitée maladive ?

Le parc le ruisseau les pierres le vide central

L’horizon aux yeux jaunes

Cette micro-bibliothèque accrochée à la tête de mon lit.

*

J’ai hâte de connaître l’insurrection de ma jeunesse

Bûchers pourpre et parme

Incendier la renaissance

Et avec elle les épithètes sombres

Le monde n’est au mieux qu’organisé comme une chambre du soir

Court cahier du sommeil

Musique venant de mondes aqueux.

*

Arquebuses des quatre années neuves

Le jour proche

Le jour solaire

Le jour manichéen

Le jour de laque

Et avec l’âge nouveau le lit seul

Le miroir seul

L’angoisse seule.

*

Ruisseau sur papier

Plusieurs moments déjà étaient là

Le parc et la piscine oubliée

Mon esprit c’était cette fille en noir

Grande tulipe qui battait le ciel

Dans la passion enfantine

Le bruit de la pluie sur la surface des toits

Cette descente en moi d’un être qui n’a jamais existé.

Je suis devenu labyrinthe

Dans la noire épaisseur

Question du monde : qu’est-ce que le monde ?

Dédale de mes yeux

Petits soldats dans le jeu des postures.

*

Je ne vois qu’une table qui pourrait correspondre à celle où je copiais mes leçons de
philosophie de la classe de terminale

Un événement obscur au bon sens du terme

Déjà l’âge des maturités

Des eaux taciturnes.

*

Ma mère belle comme une guêpe sauvage

Ma mère : tu es un ange !

Car je perdais ici ma liberté

Ouvrez-moi à la présence des paillettes de craie des ardoises du CE1.

*

L’auditoire de l’amour

L’éclat de nos bouches dans le baiser septentrional

Quatre frère et sœurs dans la beauté stupide de ma famille

Le désordre de nos mains

Le calme incident de la querelle

Nous étions des monstres dans la touffeur du parc

Quatre années raides de glace

La journée était passiflore.

*

Mémoire dans le fourreau de laine de l’enfant

Immobilisé dans un sarrau bleu

Demi-heure par demi-heure tel un petit cheval de manège

Univers dansant

Feu long de l’artifice

Grésillement dans la nuit

Nuit penchée sur le lit du garçon de la famille

Et encore le canal qui submerge le mensonge.

Didier Ayres, Enfance Nouvelle, Frontispice : Yasmina Madhi, Juillet/août 2025.

Commentaires du poème par  l’éditeur Nasser-Edine Boucheqif et le poète Philippe Branger :

Le poème s’ouvre sur une image énigmatique et violente, « une étoile de fer », qui associe l’enfance à une symbolique de dureté et de guerre, suggérant une innocence déjà menacée. L’automne et les « couronnes flottantes » installent une atmosphère de déclin et de fragilité du souvenir. L’invocation paradoxale à un « dieu des petites choses » révèle une quête spirituelle intime, presque dérisoire, face à la souffrance physique et existentielle (« j’ai peine j’ai soif »).
Le paysage du canal oublié fonctionne comme une métaphore de la mémoire enfouie, tandis que les « peupliers de cuivre oxydé » traduisent la corrosion du temps. Le poème mêle ainsi lyrisme, traumatisme et nostalgie dans une écriture fragmentée et caractéristique d’une exploration intérieure.
Beau travail.

Lorsqu’un poète se retourne sur son enfance, sa jeunesse… Didier Ayres évoque dans Enfance nouvelle, une suite de dix-sept textes, les temps heureux et les blessures… Des petits soldats avec lesquels l’enfant jouait à l’automne (« Sauve moi dieu des petites choses !« ), à la table des dissertations philosophiques (« Déjà l’âge des maturités »), jusqu’à la mémoire de l’adulte. Celui qui se souvient de sa famille unie, de ce qu’il ne fit pas, de ce qu’il ne détruisit pas (« la certitude a commencé là« ) et à l’époque « le jeune garçon était éternel« … Mais la blessure, la coupure, 12 ans… »Pourquoi revivre cette époque  » s’interroge le poète… Et d’évoquer sa soeur, les 12 Noël abolis. Des instants de cette vie, « l’opium de l’inconscience« , le travail sur soi avec l’analyste, les saisons, les lectures, des dates, cette solitude… Le souvenir de la mère au « temps des paillettes de craie de CE1″. Et Vierzon aujourd’hui, malgré les blessures non refermées, comme tout un chacun : « J’ai hâte de connaître l’insurrection de ma jeunesse »… Le travail des maux/mots…
Une suite de Didier Ayres, avec un frontispice de Yamina Mahdi.

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