Diana Markosian, 1915 & Inventing My Father

Diana Markosian, 1915 & Inventing My Father

Pour l’amour des autres

Célèbre pour sa série 1915 sur les survivants du génocide arménien, Diana Markosian est une photographe arméno-américaine, plusieurs fois primée, dont la pratique explore le rapport entre mémoire et lieu. Titulaire d’un master en journalisme de l’Université Columbia, elle est partie dans des lieux parmi les plus reculés du monde. Peu à peu, non seulement a voulu témoigner mais s’engager pour permettre aux survivants arméniens de vivre mieux.
Elle a parcouru l’Arménie, exploré les registres électoraux, pour trouver dix survivants. Les rencontrer  a tout changé. L’objectif était bien plus que de prendre des photos. Ce travail est devenu consubstantiel à sa vie. Depuis,tous ses projets sont induits par cette quête.

La photographe vise à la fois à rassembler et défaire un monde en des précis de recomposition et des séries de portraits sublimes. La chaîne visuelle est obtenue par une atomisation des lieux habités d’ombres passagères ou de « ruines ». D’une photographie à l’autre se construit une rythmique capable d’atteindre des zones où des ombres renaissent. Soumise à une force intérieure, Diana Markosian, pourrait dire – comme L’innommable de Beckett -: « Il faut continuer, je dois continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer ».
Et ce, jusque dans les trous d’albums de photos de famille. Ces trous, c’est le père. Dans une des photos, elle danse avec son ombre découpée. Ce père souvent s’absentait tellement qu’à la fin la mère de l’artiste le quitte et en même temps la Russie pour rejoindre la Californie. Elle ne put lui dire au revoir. Pour l’oublier, sa mère coupa son image dans toutes les photos. D’où entre tous ces traumatismes la volonté de « refaire images ».

Et c’est pourquoi ses séries de « paysages » intérieurs ressemblent à une éternelle recherche. Dans chaque prise un schéma vital demeure comme acte de résistance perceptible et peut-être inexplicable. La photographie devient l’image la plus simple et la plus mystérieuse qui soit au moment où l’artiste propose une forme d’objectivité qui n’exclut pas l’émotion. Elle ouvre à des trajets sur divers espaces où le silence parle encore le silence. Diana Markosian met en « marche » l’Imaginaire là où la seule recherche féconde est une excavation en des images de brisures, de disjonctions mais aussi de convergence.
La vie et la photographie deviennent ininterrompues, concomitantes. Non pour une promenade mais une redécouverte. Une attente, une espérance aussi proches l’une de l’autre à travers des pans capables de soulever le voile de l’existence. Dans des corpus morcelés et lacunaires, la trace d’un corps oppose sa densité diaphane au glissement du temps dans la transparence ou l’opacité au sein de telles « enquêtes ».

jean-paul gavard-perret

Diana Markosian, 1915 & Inventing My Father, éditions Magnum, 2017.

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