D’après les ouvrages de Jean-Pierre Guéno, Paroles de Poilus – Lettres du front : 1914-1918
Cet album regroupe trois tomes parus aux Éditions Soleil, réalisés en collaboration avec Jean-Pierre Guéno. Celui-ci avait rapproché et adapté des lettres, messages, des textes envoyés, retrouvés, écrits pendant ces 4 ans, 3 mois et 9 jours d’enfer. Ces écrits dépeignent, avec des mots simples, un quotidien tragique, l’expression de regrets, de chagrins de ne plus assumer un rôle de père, de mari, de soutien. C’est l’inquiétude qui perce pour avoir laissé la femme seule dans le cadre de la ferme, de l’entreprise, pour la subsistance des enfants, et l’obligation de ce travail dantesque auquel les femmes sont soumises à l’arrière. C’est l’amour en termes élémentaires pour la mère, pour les enfants qu’on ne voit pas grandir. C’est aussi la peur de ne plus jamais les retrouver car les morts sont très nombreux à s’empiler autour des auteurs de ces missives.
Mais si les souffrances des hommes sur le front sont exprimées à demi-mot, ne voulant pas inquiéter les proches, ces textes transcrivent celles de ceux qui sont restés au pays. Ce sont les difficultés sans nombre endurées à compenser les absences, assurer la subsistance de la famille, élever les enfants et faire face à tous les tracas matériels. C’est, par exemple, l’accumulation des dettes pour cette restauratrice en peine de clients, les représentants de commerce se faisant rares sur les routes. Lorsqu’il est possible, Jean-Pierre Guéno, dans un court paragraphe, donne le destin du rédacteur, la date de sa mort de sa disparition ou de son retour s’il a survécu. Le pire étant ceux qui ont subsisté et qui meurent très vite de la pandémie de la grippe espagnole quelques mois après être rentrés. Il évoque aussi les difficultés physiques, les dommages psychiques endurés par ces hommes, les cauchemars, les addictions diverses pour oublier. C’est alors la souffrance de celles qui les ont attendus et qui les voient s’abimer, les délaisser.
Verdun occupe une large place tant la bataille a été horrible. Ce sont aussi les messages de celles et ceux qui soignent, qui tentent de garder en vie des blessés graves, des amputés, des gueules cassées. Chacun de ces textes est accompagné d’un dessin, d’une planche ou de quelques pages illustrant, visualisant le contenu. Ces pages sont l’œuvre de grands de la bande dessinée et de créateurs moins connus mais qui méritent de l’être plus, tant des talents émergent de ces pages.
Dans une introduction, Jean-Pierre Guéno explicite de belle manière la chronologie qui a amené à ce massacre. Il montre l’anticipation des dirigeants. Par exemple, les affiches décrétant la mobilisation générale du 1er août 1914 était imprimées depuis dix ans. Il ne restait, aux secrétaires de mairie, qu’à mettre le nom de la commune et la date. C’est aussi l’interrogation quant à la modernité des États-Majors français quand ceux-ci utilisaient, en août 1914, dans des citations à l’ordre de l’armée pour des hommes tués dès la première semaine, le terme de mousqueterie pour désigner des rafles de mitrailleuses lourdes allemandes. Je ne suis pas sûr que les mousquetaires de Louis XIII l’employassent encore ! Mais c’est aussi l’épilogue, terrible de cruauté et de bêtise qui entraîne 11 000 tués, blessés, disparus supplémentaires le jour de l’armistice, le sacrifice de deux cents soldats parce qu’une ordure de général anglais veut absolument déjeuner sur l’autre rive de le Meuse.
On ne ressort pas serein de la lecture de ces récits, pensant surtout que ces horreurs perdurent sur de nombreux points du globe.
serge perraud
D’après les ouvrages de Jean-Pierre Guéno, Collectif de dessinateurs et de coloristes, Paroles de Poilus – Lettres du front : 1914-1918, Éditions Soleil, coll. « Hors collection », novembre 2024, 288 p. – 39,95 €.