Collectif, Lettres choisies de la famille Brontë
Pour les amateurs de grande littérature
L’initiative d’offrir au lectorat français environ trois cents lettres de la famille Brontë – dont la plupart ont pour auteur Charlotte – était en elle-même bonne, et le résultat final est des meilleurs possible. Voici un beau volume, à la fois maniable et agréable à voir comme à toucher, et une belle traduction, judicieusement annotée, ni trop, ni trop peu. Quant aux lettres elles-mêmes, on les lit à la manière d’un roman, avec entrain, tant elles se révèlent passionnantes : même dans les cas où Charlotte Brontë prétend n’avoir pas grand-chose à raconter, elle s’y prend avec l’art d’une grande épistolière.
Parmi les lettres de jeunesse, les siennes contrastent avec celles de Branwell d’une façon poignante : même si l’on ignorait la suite de l’histoire, le frère y apparaît si présomptueux et si fragile (pp. 48-50), quand il s’adresse à des hommes de lettres de renom, qu’on n’a guère moyen de croire en son avenir littéraire. Tandis que la sœur, pour être elle aussi débutante, n’en écrit pas moins à un éditeur potentiel avec une maestria, un sens de l’autodérision et une fine ironie qui ont de quoi nous ébaubir (lettre n° 35). Lorsqu’elle écrit à d’autres éditeurs, dans les années suivantes, Charlotte se montre tout aussi virtuose et pleine d’esprit.
Ses lettres privées la révèlent par endroits nettement plus vulnérable – quand elle évoque ses tristes expériences de gouvernante, sa vie à Bruxelles ou la solitude qui lui pèse après la mort de son frère et de ses sœurs -, mais malgré cela, l’aspect le plus frappant de son caractère tel qu’on le lit entre les lignes, au fil du temps, demeure la force d’âme. Le lecteur est frappé aussi par le mélange de romantisme et de désabusement qu’elle manifeste lorsqu’il est question d’hommes : à maintes reprises, elle fait entendre à son amie Ellen Nussey qu’on ne saurait trouver grand-chose de réjouissant chez la gent masculine, mais cet avis ne l’empêche pas de déclarer, à une autre correspondante : “Je sais ce qu’est l’amour, ou ce que j’entends par là – et si d’un tel sentiment, quiconque, homme ou femme, a lieu de rougir – alors il n’est rien sur cette terre de droit, de noble, de fidèle, de vrai ni de dévoué (…)“ (pp. 513-514). Etant donné qu’à l’époque, l’expérience de Charlotte consiste uniquement en des ébauches de relations avortées, il n’y a pas de doute que son éloge de l’amour est issu de ses propres sentiments non partagés.
Parmi les lettres d’autres membres de la famille, la plus remarquable à mon sens est celle où le père s’adresse à Charlotte de la part de leur chien (pp. 508-509), avec une drôlerie qu’on n’attendait pas d’un vieux pasteur, et qui fait penser que les sœurs Brontë avaient hérité de lui une part de leurs dons.
A lire, à relire et à offrir aux amateurs de grande littérature.
agathe de lastyns
Collectif, Lettres choisies de la famille Brontë, traduit de l’anglais par Constance Lacroix, Quai Voltaire, avril 2017, 640 p. – 25,00 €