Close Up

Close Up

Trop rare pour passer à côté

Ce film est sorti en DVD il y a plus de 2 mois. Le film lui-même est sorti dans les salles obscures il y a près de 20 ans. Dans les destinées d’un tel film, 2 mois, 20 ans, ce n’est rien. Inutile de prétendre qu’alors des masses toujours chiffrées de spectateurs se sont jetées pour le voir. Loin d’être ignoré, Kairostami n’avait pas encore obtenu la reconnaissance qu’il a aujourd’hui, en partie acquise justement grâce à Close up.
Ceux qui l’ont vu s’en souviennent encore. Avant, on pouvait parler de ce film comme d’un écho que l’on continuait à percevoir, comme d’un souvenir de quelque chose de rare. Film culte de quelques initiés. Maintenant, depuis janvier, la résonance du film peut prendre un tour nouveau. Le privilège de quelques uns peut désormais se partager. DVD oblige.

Ce film est d’abord le portrait d’un homme étrange : Hossain Sabzian. Jugé pour escroquerie, il a profité de sa ressemblance avec un cinéaste connu pour abuser de la confiance d’une famille bourgeoise. Il s’est introduit chez eux, a repéré toutes les pièces et fait répéter les deux fils au chômage pour un tournage hypothétique. Plusieurs jours de suite. Il y a là matière à comédie. Et on imagine ce que cela aurait pu donner « à la française »… chez Jugnot, par exemple, avec Depardieu en premier rôle.
On l’a échappé belle.
Car Kairostami a su approcher le sujet avec simplicité et maestria. En cherchant à comprendre les origines de cette manipulation, il met en forme une connexion opérée en plein réel, entre le cinéma, qui ne peut pas en être, et la vie. Prenez le cinéma, plongez le dans la vie, il en sortira ce film, devant nous, spectateurs éclaboussés, hallucinés.

Hallucinés, les spectateurs, parce que le cinéaste joue non seulement avec la narration, mais aussi avec le genre des images. Kairostami a interrogé Hossain Sabzian en prison. Il a filmé le procès. A l’intérieur des séquences documentaires, le cinéaste a inséré les reconstitutions qu’il a lui-même tournées avec les protagonistes. L’affabulateur cinéphile joue son propre rôle et les victimes aussi, chez elles.
Le film s’est fait. Le cinéma a triomphé des réalités mesquines. Film social, film de procès, comédie, tragédie… prenez ce que vous voulez.

Dans la dernière séquence toutes les pistes sont brouillées avec une simplicité déroutante, lorsque la caméra cherche à saisir la rencontre entre le cinéaste original et son imposteur sortant de prison, et leur parcours sur la même moto, dans les rues de Téhéran, vers les plaignants. Si ce n’est pas de l’humanisme, dites moi ce que c’est.
En donnant à la fin du rêve, du cauchemar, du piège une telle forme poétique, lyrique et distante, Kiarastami nous a simplement livré une des plus belles fins de l’histoire du cinéma. Impossible de ne pas penser aux débuts d’une amitié. « It’s the beginning of a beautiful friendship« …

Certains diront que c’est un cinéma qui se mord la queue, avec une forme de complaisance nombriliste cinéphilique… Non, car c’est oublier ce qui fait l’essence même du cinéma de Kiarostami, qui travaille davantage comme un explorateur, un réinventeur fou aux paris aussi simples qu’excessifs. Nullement obsédé par l’idée de nouveauté, il l’est davantage par celle du trait d’union, de la connexion entre la forme, le sujet et la réception d’une œuvre.
Intellectuel alors ?… Non, intelligent plutôt. A réfléchir sur soi-même, on devient gras et lourd. Chez lui, la ligne est claire, le trait épuré. Finalement, son cinéma, et « Close up » le dit à merveille, va à l’essentiel. Il fonctionne comme une leçon de diététique.
Kiarostami est un diététiste. Voilà. Et ce film là vaut toutes les cures.

 

COMPLÉMENTS DVD
Le film est accompagné de riches compléments :
* Close-Up long shot, de Mamhoud Chokrollahi et Moslem Mansouri (43 min – 1996) :
Cinq ans après le tournage d’Abbas Kiarostami, Mahmoud Chokrollahi et Moslem Mansouri, refont la focale sur le personnage principal de Close-Up. Sabzian profite de ce film pour faire part de son amour sans limites pour le cinéma. Une pure pathologie cinéphile, celle d’un homme profondément mélancolique, à la fois mégalomane et brisé, maudissant le cinéma de lui avoir volé sa vie, tout en gardant intacte sa fascination pour lui.
* Le jour de la première de « Close-Up », par Nanni Moretti (7 min – 1996) :
Ce court-métrage permet de d’observer le réalisateur italien en 1994 lors de la sortie de Close-Up dans son cinéma de Rome, le Nuovo Sacher. On le voit mettre en avant le film de Kiarostami, qui sort à la même période que Le Roi lion, Quatre mariages et un enterrement, ou encore Speed… Effervescent et drôle, Moretti se livre ici pour notre plus grand plaisir.
* Abbas Kiarostami, vérités et songes, par Jean-Pierre Limosin (52 min – 1994), dans la collection « Cinéma, de notre temps », dirigée par Janine Bazin et André S. Labarthe :
Dans ce documentaire tourné en Iran, Abbas Kiarostami parcourt en voiture les paysages qu’il a filmés et rencontre les acteurs qui ont joué dans ses films. Un des rares documentaires fait sur Abbas Kiarostami avec Kiarostami, où le réalisateur nous explique longuement sa vision du cinéma, son rapport avec les acteurs, sa vision de la chance et du hasard, son utilisation du mensonge pour se rapprocher de la vérité…

camille aranyossy

Abbas Kiarostami, Close Up, Editions Montparnasse, janvier 2010, 94 minutes, 20,00 €

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