Clarisse Gorokhof, Casse-gueule
Etre à l’identique, être pareil aux autres bref ce que le psychanalyste et musicien Roland Meyer nomme « la normosité » semblent essentiels. Qu’importe alors si le corps et son visage ne sont perçus que comme condiment, parure, matière à pétrir. Mais quand une telle image défaille, les « choses » déraillent.
C’est ce qui arrive à Ava. Un inconnu en l’agressant lui a ravagé son visage. Il est devenu difforme. Elle refuse toutefois de passer sous le scalpel d’un chirurgien esthétique. Inconsciemment ou presque, elle « apprend » à ne plus être un trophée d’usage. Elle se met soudain à s’exhiber avec jubilation et provocation tout en cherchant à retrouver celui qui l’a agressée – c’est la partie moins convaincante d’une telle fiction.
Néanmoins, Clarisse Gorokhoff nous entraîne loin des horizons sacrés du conformisme au moment où son héroïne – d’abord contrainte et forcée – impose sa façon de voir et de se faire voir. Le tout dans une écriture fluide qui permet de dire combien l’obsession de plaire aux autres est aussi celle de plaire à un autre plus féroce d’entre eux et qui est en elle-même.
Existe dans un tel roman une confrontation à divers types de cruauté. Elle éloigne de la chirurgie du corps organe qui évolue sous le diktat de la « normosité ». L’auteure comme son héroïne n’oublie pas que le corps est aussi voire surtout une idée du corps qui ne va pas sans représentation, image, discours, idée.
Cette image échappe ici au narcissisme et à une filiation en posant le problème de la reconnaissance. Et l’auteure prouve combien il existe de l’inatteignable en soi-même au-delà de toute fixation spéculaire du regard. Soudain la forclusion échappe à la toute-puissance de Narcisse à travers le forçage du désagrément et la désacralisation d’un lissé autant personnel que social.
jean-paul gavard-perret
Clarisse Gorokhof, Casse-gueule, Editions Gallimard, Paris, 240 p. – 18,50 €.