Christopher Duggan, Ils y ont cru. Une histoire intime de l’Italie de Mussolini
Les régimes totalitaires exercent une telle violence sur les corps et les esprits qu’on a du mal à croire que leur chef, incarnation du Mal absolu, puisse être apprécié, aimé, pour ne pas dire adulé avec foi et sincérité. Pourtant, le livre de Christopher Duggan qui analyse le lien unissant les Italiens à Mussolini fait réfléchir. A l’aide d’archives privées inédites – dont beaucoup de journaux intimes –, l’auteur tente de décrypter les relations entre le Duce et le peuple italien. Je dis bien « tente » car, comme il le souligne dans une très belle introduction méthodologique, ces sources doivent être maniées avec prudence, notamment les fiches de la police secrète ou les rapports de préfet, intéressés à décrire au dictateur ce qu’il veut voir.
Cela dit, cette étude dense et bien construite ne laisse guère de doutes sur la solidité de la figure charismatique de Mussolini auprès de millions d’Italiens. Les documents étudiés sont remplis d’anathèmes contre la corruption du Parti et de ses cadres, sur l’incurie des ministres, sur les mauvais conseillers, comme autant d’explications sur les échecs du régime. Ah, si le Duce savait… ! Duggan va même jusqu’à affirmer que plus les désastres s’accumulent au moment de la Seconde Guerre mondiale, et plus les Italiens se tournent vers le chef du fascisme, comme un troupeau apeuré confiant son sort à son berger.
En fait, il convient de rappeler que Mussolini n’est pas tombé de la planète Mars sur l’Italie. Il est le fruit de son histoire, de ses permanences culturelles et politiques. Non pas que les Italiens soient par je ne sais quelle loi de l’histoire appelés à engendrer le fascisme. Mais l’unité réalisée au XIX° siècle est le fruit de la fusion entre le mouvement national et le mouvement révolutionnaire. A cela s’ajoute l’influence du catholicisme – malgré l’intensité du combat qui opposa Pie XI au dictateur – qui favorise l’image du sauveur, tout en étant une composante essentielle de l’identité italienne. Enfin, il est impossible de dénier à Mussolini la puissance de son charisme. Duggan cite à ce propos de nombreux témoignages d’individus absolument subjugués, dès le premier regard ou le premier discours entendu.
L’auteur place la date de césure en 1942, au moment où les désastres militaires, le rationnement et les bombardements sur les villes ne laissent plus guère de doutes sur l’issue du conflit. On remarquera que cela correspond aussi au retournement de l’opinion française à l’égard du maréchal Pétain et du régime de Vichy. Et encore faut-il préciser que, lorsque Victor-Emmanuel III chasse Mussolini le 25 juillet 1943, les Italiens acclament davantage la paix qu’ils croient imminente que le départ proprement dit de celui qui les a gouvernés pendant vingt ans. Seules la satellisation de la république de Salò et la décrépitude physique briseront le charme dont Mussolini usa pour consolider son pouvoir.
En fin de compte, les Italiens ont-ils été davantage mussoliniens que fascistes ? De là surgit une autre question, bien sûr sans réponse : le régime aurait-il survécu à la mort de Mussolini ? Le livre de Duggan pousse à répondre non. Gardons cependant à l’esprit que l’URSS poursuivit son chemin après la disparition de Staline !
Comme Duggan d’ailleurs le confirme dans sa conclusion, la figure de Mussolini ne subit pas, en Italie, la répulsion que connaît celle d’Hitler en Allemagne. Cet homme a incontestablement marqué son temps et ses contemporains, à tel point qu’aujourd’hui encore, son héritage alimente de récurrents débats, absolument inimaginables outre-Rhin. Il existe bel et bien une spécificité du régime fasciste.
frederic le moal
Christopher Duggan, Ils y ont cru. Une histoire intime de l’Italie de Mussolini, Flammarion, 2013, 488 p. – 28,00 €