Christian Demare entre et en dehors des balises du quotidien : entretien avec l’artiste
Christian Demare prolonge les apparences en les métamorphosant selon divers assemblages. L’artiste capte des engourdissements comme des orages dont on ne saura rien. Tout reste en suspens dans des entrelacs subtils créateurs de volumes, d’étangs sombres de formes venues du corps des modèles et de l’inconscient de l’artiste.
Emerge une tendresse insidieusement voilée dans une théâtralisation a minima du vivant. L’éphémère s’y découvre en mutation, en état naissant ou renaissant sous l’emprise d’une saisie particulière. Tout y est aussi nocturne que lumineux, grave et léger.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le nécessaire retour au réel.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Certains sont devenus réalité… Pour les autres, ils demeurent dans mon cœur. Ils sont précieux ; ils sont le bagage avec lequel nous affrontons le monde une fois devenus adultes.
A quoi avez-vous renoncé ?
Je n’ai pas le sentiment d’avoir renoncé à des choses vraiment importantes.
D’où venez-vous ?
De nulle part en particulier – comme tout un chacun. L’important est où nous voulons aller.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
La curiosité, le goût du voyage, le refus de la fatalité, la force d’oser ne pas suivre les chemins tracés à l’avance.
Qu’avez vous dû « plaquer » pour votre travail ?
Rien de significatif je crois.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Petits plaisirs comme balises du quotidien. La première cigarette du matin, regarder mon chat jouer, voir les nuages défiler lentement au dessus de la forêt…
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
L’unicité de mon être et de mon histoire personnelle qui fait que mon travail puisse toucher un autre être unique. Rien de plus. Mais c’est fondamental et précieux. C’est en partie dans cette équation que réside le sens.
Quelle fut l’image première qui esthétiquement vous interpela ?
Un paysage, en Isère, un paysage onirique inondé de brume et de pluie, juste après un très violent orage d’été.
Et votre première lecture ?
Un hors-série du magazine Historia sur les camps de concentration. C’était durant des vacances chez ma grand-mère et je devais avoir 7-8 ans. Le monde devenait à partir de ce jour une inquiétante imbrication d’obscurité et de lumière.
Pourquoi votre attirance pour vos « enquêtes filées » autour du corps féminin ?
Tellement de choses ont été dites à ce sujet… Peut-être pourrait-on simplement parler de ce qui « incarne » la beauté – ce qui peut contenir une idée de beauté – donc à même de pouvoir parler d’absolu, d’idéal – de l’objet d’une quête par conséquent – de Paradis perdu aussi… Une incarnation / ce qui peut contenir… L’éventail des hypothèses est large mais c’est en effet un fil conducteur.
Quelles musiques écoutez-vous ?
En ce moment, du Hardcore polonais du début des années 80 et de la musique traditionnelle perse…
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je ne relis pas un livre – il y en a bien trop que je n’ai pas encore lus…
Quel film vous fait pleurer ?
En particulier, je ne sais pas : mais il y des moments – rares – où le réalisateur arrive à conjuguer la beauté des choses vues et les sentiments puissants qui vous consument entièrement… À ce moment oui, cela peut arriver.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Moi, très probablement.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Avoir le courage ou la hardiesse d’écrire, de dire… Non, personne… Peut être de dire combien j’aimais certaines personnes avant qu’elles ne partent.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Odessa – Tbilissi / Erevan – Jérusalem. C’est aussi un projet – vital – de photographie et d’écriture en devenir.
Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?
Humainement, mes amis. Esthétiquement, des grandes figures fondatrices mais il y en a bien trop pour les citer sans en oublier un… Je me risque à en citer trois vraiment très importants : Joseph Beuys, Cy Twombly et Pier Paolo Pasolini…
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Je ne sais que répondre… Les anniversaires ne sont que des dates sur un calendrier…
Que défendez-vous ?
Le sens, la sincérité – j’espère – et aussi le droit à ne pas suivre la norme, le droit aux différences ; que chaque individualité trouve sa place.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
J’ai un doute quant au sens que Lacan met dans le mot « Amour »… J’y perçois plus quelque chose de l’ordre de la difficulté des relations humaines. Cela n’a en tout cas rien à voir avec ce sentiment infiniment supérieur et presque inaccessible qu’est l’Amour… Cette phrase de Lacan est pour moi liée à une pensée réductrice et coupablement pessimiste.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Cela m’évoque l’agitation vaine, la superficialité….
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Aucune je pense. Elles ne sont que prétextes. Et vos précédentes questions ont permis de suffisamment donner de pistes et d’indices possibles… Après, il faut laisser la place à l’imagination et à la curiosité.
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com le 10 août 2015.