Chris Bohjalian, L’Imprévu

Chris Bohjalian, L’Imprévu

Il en faut si peu pour que tout bascule

Richard Chapman a accepté que l’enterrement de la vie de garçon de son jeune frère Philip se déroule dans sa belle demeure du style Tudor dans le comté de Westchester. Kristin, son épouse, est partie avec leur fille Melissa chez sa mère à Manhattan.
Deux strip-teaseuses ont été recrutées pour animer la soirée. Elles sont accompagnées de leurs gardes du corps russes. Dans la soirée, Kristin envoie un texto à son mari. Quinze minutes plus tard, il répond que c’est une vraie bacchanale, mais qu’il espère que tout sera terminé vers minuit.
Alexandra, une des strip-teaseuses raconte son arrivée récente à New York avec Sonja et Crystal et comment tout est parti en vrille ce soir-là quand Sonja a pété les plombs. Cette dernière savait que les deux Russes avaient assassiné Crystal et qu’ils allaient la tuer. Elle a attendu son heure et a égorgé le premier avec un couteau de cuisine, trouvé sur place, puis tué le second avec le flingue pris sur le premier. C’est depuis le commissariat, à 3 heures du matin, que Richard téléphone à son épouse pour expliquer les faits, la tuerie et la fuite des deux filles. Il lui décrit l’état de la maison, le sang… Mais ce qu’elle veut savoir? c’est quel couteau a servi et si son mari a fait l’amour avec une des filles avant… Et pour ce couple tout part en vrille également !

Dans ce livre, l’auteur s’attache à développer deux axes, l’un porte sur la traite des êtres humains et sur l’esclavage sexuel, l’autre sur les rapports d’un couple face aux bouleversements entraînés par une situation totalement inattendue. Chris Bohjalian expose le cheminement, les procédures suivies par les proxénètes pour anéantir toute révolte chez leurs victimes, les pièges, les chantages, les supplices que subissent les jeunes filles, les jeunes femmes. Il montre le côté implacable de leurs tortionnaires, les manières d’utiliser le bâton et la carotte pour arriver à leurs fins et en faire des esclaves dociles.
Parallèlement, il explore le parcours chaotique d’un couple bien installé dans SA vie, qui fait partie de la tranche supérieure de la classe moyenne. Cadre promis à une belle promotion dans une banque d’affaires, Richard a tout pour mener une vie agréable, tant sur le plan matériel que social. Une soirée qui dérape suffit à remettre en cause cette situation qui semblait acquise, bien assise. Les crimes dont il est témoin entrainent dans sa vie l’intrusion de la police, d’avocats, de journalistes… Les membres du réseau de prostitution ne sont pas en reste et les conséquences familiales et professionnelles sont nombreuses. La police les jette de leur domicile devenu une scène de crimes. Dans l’univers feutré et guindé des banques d’affaires, être le héros d’un fait divers sanglant choque et la mise en congé d’une durée indéfinie passe par là. Kristin est incertaine quant à la conduite à adopter vis-à-vis de son mari. Doit-elle pardonner, oublier ce moment passé avec une fille dans la chambre d’amis d’autant qu’il affirme qu’il ne s’est rien passé en définitive ? D’ailleurs le titre original n’est-il pas The Guest Room ?
Le parcours d’Alexandra est semé d’embûches. Les deux jeunes femems se sont enfuies, mais elles sont sans ressources, sans refuge avec la certitude d’avoir à leur recherche des complices de ceux qu’elles ont tués.

À travers ce récit? l’auteur livre une réflexion profonde sur la pertinence de ces fêtes de célibataires, de ces jeux de plaisir masculins, quand le préjudice humain est si fort. Il ne juge pas, ne porte pas de verdict, mais laisse chacun réfléchir et se positionner.
L’histoire est construite avec soin et les péripéties s’enchaînent sans temps morts. Les personnages sont parfaitement campés et leur profil psychologiques approfondi. Le romancier illustre, par exemple, comment l’esprit se raccroche, dans des situations intenses de crise, à des détails insignifiants, parfois ridicules voire déconnectés. C’est, par exemple, Kristin qui veut savoir quel couteau de cuisine a été utilisé pour l’égorgement.
Passionnant, addictif, le récit prend le lecteur et ne le lâche pas entre les tribulations de Richard et celles d’Alexandra. Un grand moment de lecture en tension.

serge perraud

Chris Bohjalian, L’Imprévu (The Guest Room), traduit de l’anglais – États-Unis – par Caroline Nicolas, Cherche Midi, coll. Thrillers, mars 2017, 384 p. – 21,00 €.

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