Charlotte Delbo, Une connaissance inutile – Mesure de nos jours (Auschwitz et après II, III)

Charlotte Delbo, Une connaissance inutile – Mesure de nos jours (Auschwitz et après II, III)

Dans l’abîme et après

Rien ne fait que le réel puisse s’épuiser dans les mots lorsqu’il s’agit de l’expérience des camps vécue par Charlotte Delbo. Après deux livres où elle évoquait cette expérience de manière plus générale, elle parle ici d’elle : dans le coeur de l’horreur et le retour à une vie qui ne pouvait plus être normale. Rarement – même si l’épreuve est intransmissible – nous allons si loin dans l’expérience de l’horreur, de la douleur et de la perte. Aucun pathos cependant – ce serait minimiser ce qui fut dans les camps et après dans ce que l’auteure et ceux qui l’entouraient ont vécu.
Néanmoins et parce que les mots ne sont ni la maison de Dieu ni celle du réel, la rencontre avec l’oeuvre garde une perspective indépassable et qui en fait le prix. Elle cerne la complexité de l’être là-bas d’abord puis ici ensuite : le désir et la mort, le masculin et le féminin sont mis à nu sans souci de leçon.

Existent des approches, des attentes, des montées, des descentes dans divers circuits de reprises et de circulations par ce que la littérature, lorsqu’elle est poussée à ce point, ouvre. Elle porte atteinte à tout ce qu’on croit savoir au sein d’un mouvement vers un assemblage peut-être impossible. L’apparition est non seulement tragique mais  trouble, confuse.
Dans l’abîme et après : pas de lumière – au mieux le noir (sur le blanc) mais afin qu’il devienne un peu moins noir par ce qui s’érige : fragments de corps suspendus, bouche sans lèvres. La littérature au-delà du simple témoignage capte surtout la latence, le creux de vie. Le souffle qui s’émet s’écrase mais fait que les mots « avancent », répondant au silence et à la mort. Celle des autres et ce qu’elle défait sur ceux qui sont restés en vie. Enfin presque.

jean-paul gavard-perret

Charlotte Delbo, Une connaissance inutile – Mesure de nos jours (Auschwitz et après II, III), éditions de Minuit, Paris, 2018. Collection « double », 2018, 336 p. – 9,00 €.

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