Chabouté, Plus loin qu’ailleurs
Quelle leçon de sagesse !
5H55, Yvan arrive dans le bureau du parking souterrain pour relever Alexandre, son collègue de nuit. Il s’enquiert de son tout prochain départ en vacances, étonné, car depuis vingt ans, il n’en n’a pas pris. À la stupéfaction de son collègue Alexandre annonce son départ pour un trek de deux semaines en Alaska, en Klondike. Soudain, il a besoin de grands espaces. Il se lève depuis des années quand tout le monde se couche, se couche quand tout le monde se lève. Il vit au même endroit depuis 28 ans, mais n’a jamais vu la tête de ses voisins, ne connaît pas son quartier.
Lorsqu’il arrive à l’aéroport, l’hôtesse lui annonce que l’agence organisatrice a fait faillite et que plus aucune prestation n’est assurée. Il ne lui reste qu’à rentrer chez lui. Hébété, il repart, mais marche sur son lacet alors qu’il est en haut de l’escalator. Aux urgences on diagnostique une grosse entorse qui nécessite attelle et béquilles pendant six semaines.
Alors que le taxi va le déposer devant chez lui, il demande au chauffeur de faire le tour de la place, s’arrête devant l’hôtel, en face de son domicile, et prend une chambre. Alexandre va alors aller de découvertes et découvertes, tenant un carnet de voyage…
Christophe Chabouté ne cesse d’attirer l’attention sur les travers, les dérives sociétales qui touchent nombre des humains dans la civilisation occidentale. Mais il s’intéresse fort aux individus. Son héros, dont l’autonomie est très réduite, observe son quartier autrement, un quartier qu’il voit en plein jour, le découvrant d’un œil neuf. Il va, tout en continuant à rêver de grands espaces, rêve qu’il consigne dans son carnet, approcher les petites choses du quotidien. Il regarde, il observe, il traque ce que l’on ne sait pas voir, ce que l’on ne sait plus voir. Il s’amuse, lui qui crayonne sans cesse pour occuper ses nuits de veille, à mettre des illustrations sur des choses bien banales. Un numéro de maison lui inspire Einstein, des fissures murales s’ornent de fleurs… Il scrute l’humanité qu’il a sous les yeux, traquant l’instant présent, le voisinage, les faits ordinaires, les actions banales, la fragilité de l’attention.
L’auteur résume tout à fait l’esprit de son album quand il fait écrire par son personnage : « J’ai rêvé de partir, j’ai été contraint de rester… Alors, je suis parti en restant… » Par le regard d’Alexandre, il dissèque des habitudes. Il propose, par exemple, six planches sur la fascination qu’exerce le téléphone portable sur l’individu, montrant une suite de situations où les gens se déplacent en aveugle, les yeux rivés sur l’écran.
Son graphisme, en noir et blanc, sauf quelques tâches de couleurs pour illustrer des réflexions, des situations, est admirable. Il montre des individus plus vrais que nature, des silhouettes magnifiques. Il faut être attentif aux détails dont il truffe ses vignettes, des petits traits qui peuvent paraître insignifiants mais qui porte une belle charge émotionnelle.
Avec cet album, Christophe Chabouté sublime le quotidien, exalte le banal, donne de la beauté à l’ordinaire avec une exceptionnelle parabole sur l’humain.
serge perraud
Chabouté, Plus loin qu’ailleurs, Vents d’Ouest, coll. Hors Collection, mai 2025, 152 p. – 25,00 €.