Celle qui est redevenue celle qu’elle n’avait jamais été : entretien avec Nicole Couderc (Le petit clown de peinture)

Celle qui est redevenue celle qu’elle n’avait jamais été : entretien avec Nicole Couderc (Le petit clown de peinture)

Dans ces expériences d’écritures parfois surréalistes et toujours existentielles, les mots, pour Nicole Couderc, ne sont pas de nature décorative ni un bel emballage. Ils possèdent un rôle impliqué dans des expériences risquées. A la différence du peintre ou du musicien, une telle auteure réserve comme matière première des mots (Cf. Le petit clown de peinture suivi de tout reste à faire, éd. Douro, 2025) qui racontent des chagrins d’amour ou d’autres sortes, des sensations, des réflexions philosophiques.

Agile et vive, l’auteure sait que la sincérité du sentiment ne donne pas obligatoirement de la poésie car ses textes découvrent des traces de l’existence et un mécanisme de la transposition du vivant. Elle écrit aussi pour nous faire rire d’un bon sens qui ne saurait mentir, et ce, à coup de pense-bêtes comme sa mère accrochait tout le temps sur son frigo. Ici, ils ne jettent pas un froid : ils nous réchauffent.

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’odeur du café tout en écoutant les infos à la radio.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Des réalités à poursuivre encore et encore. J’ai toujours pensé que rien n’est impossible. Je suis heureuse quand d’anciens élèves me disent que c’est ce que je leur ai transmis.

A quoi avez-vous renoncé ?
À m’engager dans un parti politique même si parfois j’en ai eu l’envie.

D’où venez-vous ?
De Brive la Gaillarde où je suis née et où j’ai passé mon enfance et une grande partie de mon adolescence. J’y ai des souvenirs très précis. Mais aujourd’hui je suis plutôt centrée sur « qu’est-ce que je fais maintenant ? « et « vers où je vais ?». Pas de nostalgie d’une enfance plutôt heureuse, et solitaire car sans frères et sœurs.

Qu’avez-vous reçu en héritage ?
L’amour de Paris, certainement un amour que m’a transmis ma mère qui y était née. Je suis venue à Paris pour mes études et n’en suis jamais repartie. Je vibre toujours sur les quais de Seine, et je me sens bien dans le 5° arrondissement où j’ai habité. Il fut un temps où nous faisions une balade en voiture tard le soir avant de dormir pour revoir la Tour Eiffel rue de l’université, descendre les champs Élysées, remonter le boulevard St Germain… Maintenant la circulation le permet moins.

Un petit plaisir quotidien ou non ?
Observer les gens dans le métro. A partir d’un détail, imaginer leur vie, même si maintenant ils ont souvent le nez sur leur portable. Je suis comme Zazie, j’adore toujours prendre le métro.

Comment définissez-vous votre écriture proche de son oralité ?
Pour moi, l’écriture c’est tout d’abord une voix intérieure qui me guide, ou plutôt les mots qui m’entraînent sans savoir où je vais, ce sont eux qui s’assemblent, s’organisent parfois de façon imprévue. Et c’est après seulement que je reprends la main et que je passe à une lecture orale pour entendre si ça se teint. Et plus tard dans la bouche d’un comédien, c’est là que le texte se sépare de moi et que j’éprouve un plaisir sensible à l’entendre prendre une vie autonome, parfois avec la surprise de découvrir que je ne savais pas y avoir mis tout ça.

Quelle est la première image qui vous interpella ?

Celle des bords du Lac Léman, par exemple à Évian-les-Bains. Et depuis les lacs de montagnes font partie de mes paysages préférés.

Et votre première lecture ?
Certainement « Bouzou », l’ours Bouzou sur lequel j’ai appris à lire. Et bien plus tard « Crimes et châtiments » de Dostoïevski.

Quelles musiques écoutez-vous ?
J’écoute peu de musique. Autrefois j’écoutais beaucoup Chopin, Mahler. Et puis du jazz, du reggae. Maintenant je laisse venir ce qui me parvient d’un film, d’un conseil d’ami, de l’actualité…

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Un barrage contre le Pacifique » de Marguerite Duras, et tous les livres d’elle.

Quel film vous fait pleurer ?
« Le Guépard » de Visconti.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?

Je paraphraserai le titre du livre d’un ami, « je suis redevenue celle que je n’avais jamais été. »

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
J’ai eu le bonheur de côtoyer Jacques Derrida, et surtout Marguerite Duras.
Après eux personne ne m’impressionne au point que je n’ose lui écrire.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?

Le désert du Sahara dans le Sud tunisien.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Soulages, David Hockney, Nicolas de Staël. Et pour les écrivains, Duras, Derrida, Annie Ernaux, Bret Easton Ellis. Et aussi Stendhal.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
La programmation confirmée du « petit Clown de peinture », avec des dates à Paris et en province.

Que défendez-vous ?
Les mots, un théâtre qui soit un acte vivant, politique et poétique qui change la réalité. Ma façon à moi de défendre aussi désormais la démocratie.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas» ?
Je remplace par quelques mots du poète Nâzim Hikmet : « toi je t’aime comme si pour la première fois je traversais la mer en avion ».

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »

Pour moi, la réponse est non, comme les enfants qui disent toujours non avant de savoir quelle est la question.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Qu’est-ce qui vous fait peur ?

Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 14 mars 2025.


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