Celle qui continue le combat : interview de l’artiste Emilie Moutsis
Emilie Moutsis a toutes les raisons d’exécrer le mâle et les larmes qu’il provoque. Mais pour lui rendre la monnaie de sa pièce, l’artiste a inventé une stratégie subtile. Par ses autoportraits et par tout un jeu de bande, sans apparemment y toucher, elle montre au mâle l’obscénité d’âme de certains boucs dont elle a dû caresser les cornes. Ses douleurs premières lui ont permis la fabrication de ses images. Le ciel leur fut et leur reste étranger. Mais peu à peu une lumière se crée. Certains hommes y précipiteraient encore des cristaux de sel pour dessiner leur rictus. Mais Emile Moutsis les tord. Elle soulève sa nuit et son corps reste l’endroit d’un cérémonial dégagé des miasmes. « Sans fleurs ni couronnes », elle s’oblige à la rigueur d’un recueillement particulier. Et si l’homme l’a laissée pour morte, la résurrection la travaille. Gardienne contre l’illusion de l’aube, elle s’oblige dans son comportement à être aussi femme que « prêtresse », comme son nom « de guerre » et de reine l’indiquait jusque là (Suspensio Regina). Elle donne à son corps (qui reste inconnaissable) une image obviée : elle fait du voyeur son pégase des ténèbres. Au besoin, elle valserait sur lui. A elle le crime d’amour, à lui la fièvre de cheval.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Cela dépend des jours. Parfois, rien ne peut me faire lever le matin et la journée avance jusqu’à ce que la faim se fasse sentir ou que l’envie d’uriner devienne insoutenable. Certains jours au contraire, la rage de vaincre, l’espoir de changer le monde et l’envie d’être aimée m’envolent hors des draps sans même que je m’en rende compte.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils sont bien là, ils m’accompagnent chaque jour dans ma quête. Je rêvais l’amour d’un père, un regard bienveillant. Je m’offre aujourd’hui, grâce aux superpouvoirs de mon héroïne, la possibilité́ de rendre fier de moi ce père que je me suis inventé et ceux que je me suis trouvé.
A quoi avez-vous renoncé ?
Je ne renonce pas. Pas pour le moment. Un jour peut-être. Un jour j’aimerais trouver la paix, peut-être faudra-t-il pour cela renoncer au combat…
D’où venez-vous ?
Je viens de loin. J’ai fais un sacré chemin pour arriver jusqu’ici. Les femmes de ma familles sont indochinoises et ancrées dans un système matriarcal ; les hommes, Grecs et patriarches puis immigrés et lâches… Je viens de la méditerranée, du Vietnam, j’ai grandi dans une banlieue rouge des années 70. Je viens aussi beaucoup de 1968.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
Le féminisme. Par ma mère qui m’a passé le relais, il était inconcevable pour elle que je fusse un garçon. Et par les hommes de ma famille aux comportements ne pouvant inspirer que l’envie de lutter jusqu’à la mort contre le joug, masculin en l’occurrence.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Il n’y a pas de petit plaisir. Il y a les désirs que j’écoute et ceux que je décide de repousser. Il y a les grandes joies, les grandes fiertés. Je succombe rarement à la tentation, j’intellectualise trop pour ça. J’aime me fixer des objectifs et les remplir. Mon plaisir est là. Tout le reste ne sert qu’à calmer la tension qui m’envahit lorsque je n’avance plus…
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Je ne suis pas artiste. Je mène un combat. Pour moi, pour les femmes, pour l’humanité́ On me dit que je suis artiste et je l’accepte car cela flatte mon ego. L’art contemporain est un milieu qui accueille mon discours sur le monde. Je squatte ici pour l’instant…
Quelle fut l’image première qui esthétiquement vous interpela ?
Les lumières aux fenêtres quand le soir tombe. Toutes ces vies qui apparaissent dans la nuit. Toutes ces possibilités, toutes ces histoires, je trouvais ça beau. J’aime la lumière, j’aime la vie.
Et votre première lecture ?
Je pense que c’est « Mon Bel Oranger » de José Mauro de Vasconcelos. J’aimais ce petit garçon qui souffre. J’aimais cet arbre confident, ce dégout du monde des adultes.
Pourquoi votre attirances vers le montré/caché ?
J’ai des secrets, les miens et d’autres que l’on m’a confiés… Il faut bien s’arranger avec ça…
Quelles musiques écoutez-vous ?
J’écoute de la musique quasiment en permanence. Chacune de mes pièces importantes est avant tout inspirée par une musique. En général, j’aime la musique que j’aurais voulu faire. Je ne me cantonne pas à un style musical. Je fais souvent appel à la musique pour convoquer des souvenirs ou des émotions. J’aime la musique qui accouche les émotions.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Une grande partie de mon travail est réalisée à partir de livres dont je caviarde les textes. Souvent je chine ces livres, parfois ils évoquent des souvenirs. J’ai un rapport très particulier à la lecture, un peu laborieux. Je dirais qu’il y a tellement de livres que j’ambitionne de lire que je ne me pose pas trop la question de la relecture. Pour autant, « Propaganda » de Noam Chomsky me quitte rarement… C’est un peu comme avoir une arme dans mon sac.
Quel film vous fait pleurer ?
Tous. Je pleure parce que la fiction prend fin, qu’il faut retourner à la réalité et que je n’ai pas moi-même réalisé de film…
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
La petite fille sacrifiée, l’adulte sacrifiée et l’héroïne qui va nous sauver tout ça…
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
J’ose toujours. Je regrette certains défunts à qui je ne peux plus écrire mais je continue à leur parler… Il y a tout de même cette lettre au bourreau dont l’enveloppe est restée vierge jusqu’ici…
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Inspirée par les mythes de l’Atlantide, du jardin d’Eden, Byzance, Babylone…, j’aime explorer des lieux abandonnés, restés figés dans le passé. Je crois plus au temps qu’aux lieux. Le passé a, pour moi, valeur de mythe. C’est pour cela que je fais beaucoup d’autoportraits dans des endroits qui témoignent du passé et que je travaille avec des objets chinés.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
J’ai la chance de rencontrer beaucoup d’artistes et parfois les connexions sont si fortes que tout devient évident. Le travail avance vite dans ces moments-là. Facebook est un outil merveilleux en ce sens. J’ai été très inspirée par Sophie Calle pour son travail sur l’intime, par Madonna pour sa force inépuisable, par Francesca Woodman pour son incroyable maturité́ sur la question de l’autoportrait et même par Banksy pour le caractère pionnier de ses propositions artistiques… Je me sens parfois proche des Surréalistes, des artistes féministes, des auteurs de romans post-apocalyptiqued… Au fond de moi, je suis une fan en puissance, je n’aime pas, j’adore. Cette source-là, l’admiration, me porte dans ma création.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Une jeunesse physique éternelle et une immortalité́ psychique
Que défendez-vous ?
La vie, la paix
Que vous inspire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
Je trouve ça très pessimiste et angoissant. Mais très vrai aussi. Je règle ça comme je peux en me donnant à moi-même le plus possible de l’amour que je sais donner… Ma joie arrive quand cela rejaillit sur les autres et que ma lumière devient visible et apaisante.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la question ?”
Je me suis beaucoup faite avoir, j’ai appris à répondre non ou à attendre un peu avant de répondre.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Vous ne m’avez pas demandé si j’ai peur…
Présentation et propos recueillis par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 26 août 2015.