Butch Guice (dessin), Jerrold E. Brown & Paul Alexander (scénario), Métal – Tome 2 : « L’esclave de Chiméra »
Voici à peu près deux mois, nous laissions Elias, l’empereur de Thule, en bien fâcheuse posture. Finira-t-il d’agoniser ou bien…
Voilà qui n’est guère habituel dans les séries de bande dessinée : deux tomes qui paraissent à seulement deux mois de distance – tant mieux pour les lecteurs qui auront été ferrés dès le premier volet : ils n’auront pas à se ronger les sangs pendant l’année qui, en principe, est de mise entre deux albums. Mais si l’on considère « La bataille de Méridia » comme un prologue, une scène d’exposition étendue à la dimension d’un album entier, alors « l’esclave de Chiméra » doit être regardé comme le véritable premier chapitre de Métal – et publier les deux titres à si peu de temps d’intervalle répond peut-être à une stratégie éditoriale visant à bien assurer la fidélité des accros avant de les abandonner à leur attente car rien de précis n’est annoncé quant à la parution du tome 3.
À la fin de la « bataille de Méridia », l’on avait laissé l’empereur Elias vainqueur du comte Ordis, mais prisonnier de sa cybercuirasse puisque son corps de chair a été tué par son popre frère Loeth. Contre toute attente, son esprit a survécu… Avec l’oiseau noir – corneille ou corbeau… – tenant en son bec un œil artificiel bardé de microprocesseurs, le lien s’établit directement avec la toute première planche de l’album précédent, dont on se souviendra que son schéma narratif suivait la boucle d’un long retour en arrière retraçant la genèse de la bataille livrée contre le comte Ordis et dévoilant les activités traîtresses de Loeth. Ici l’on revient à la simple linéarité chronologique, avec cependant des va-et-vient entre ce qui se trame sur Thule et ce qu’il advient d’Elias. Mais l’essentiel des scènes se déroulent à Chiméra, une sorte de vaste poubelle itinérante – planète ? astéroïde ? base spatiale humaine desaffectée sur laquelle auraient essaimé les pires criminels du cosmos ? Rien n’en est dit, et cela importe peu : Chiméra est un immense amoncellement de ruines et de carcasses rouillées, un détritus à l’échelle astrale – à l’image de sa population, ramassis d’individus peu recommandables et maîtres d’œuvre d’un taux de criminalité de 100%.
Là-bas, tout ou presque se traduit en termes de « terra-crédits », l’unité monétaire en circulation. L’un des commerces les plus florissants : celui des cybercuirasses récupérées partout dans l’espace sur les champs de bataille désertés. Réparées, réactivées, elles deviennent des esclaves que l’on emploie aux tâches les plus dégradantes – ou que l’on jette dans des suites de combats singuliers tenant à la fois des affrontements de gladiateurs et des matches de boxe, qui servent d’assise à de très lucratifs trafics. Elias est tombé entre les mains de Tetana, une ancienne de la Guilde impériale, deuxième ordre, corps des lames – une technicienne qui vend ses services aux bandits de Chiméra. Mais au lieu d’obéir à son « employeur », et de programmer Elias pour n’être qu’un pantin docile, elle va l’aider à survivre et à échapper aux Silkes, qui le recherchent au nom de Loeth. Pendant ce temps, sur Thule, Emmic, le fils d’Elias, subit l’entraînement poussé à la plus extrême dureté que lui inflige le maître d’armes…
Entre Chiméra, le haut-lieu de la criminalité offrant un décor crasseux, sordide, tout en ruines, dont la population use d’un langage grossier, et Tetana, la jeune femme masculinisée par ses activités et son passage de l’autre côté de la loi en signe de rebellion mais au si-joli-minois-et-à-la-silhouette-si-avenante-qui-aidera-le-héros-trahi, l’on est plus que jamais dans l’univers du cliché. Mais pourquoi s’en tracasser ? Attardons-nous plutôt sur le dessin toujours aussi épique, sur les scènes de combat dont la violence est rendue avec un éclatant dynamisme, où les lambeaux de cybercuirasse giclent avec autant de générosité que l’hémoglobine dans un corps-à-corps humain… Et continuons, comme dans le tome 1, de nous émerveiller de la subtilité du modelé des visages dès qu’ils sont montrés en gros plans. Tout cela baigne dans un chromatisme du meilleur effet : sombre, aux tonalités sourdes, les éclats de lumière y jaillissent avec une force accrue.
L’on ajoutera enfin, à la liste des réussites graphiques, la page de titre des deux albums : elle reprend l’architecture de la couverture mais avec un dessin différent et qui fonctionne en dyptique avec celui du premier plat, installant ainsi d’emblée le lecteur dans la dynamique narrative et le climat graphique de l’histoire.
Malgré les clichés, et les motifs stéréotypés du space opera, il faut bien reconnaître que l’on est, de toute manière, happé par le dessin et que la narration est parfaitement menée. En ce qui regarde le suspense, la dernière planche est un modèle : avec une ultime case entièrement noire, succédant à un « Tuez-le ! » sans appel désigant ce qui a subsisté d’Elias le Huron comme cible d’une belle salve de coups de feu, l’album semble se clore sur le néant – mais le « à suivre » inscrit dans l’encadré clair, là, dans le coin à droite, avec les trois points de suspension de rigueur, vient démentir ces ténèbres d’où rien ne sourd. La nuit n’est pas pour tout de suite… L’effet d’attente est porté à son comble, décuplé encore par la proximité de parution des deux premiers volets tandis qu’il faudra sans doute attendre bien plus de deux mois avant que paraisse le tome 3…

isabelle roche
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Butch Guice (dessin), Jerrold E. Brown & Paul Alexander (scénario), Métal – Tome 2 : « L’esclave de Chiméra », Les Humanoïdes Associés, novembre 2006, 56 p. couleurs – 12,90 €. |
