Biographie : un jeu (Frédéric Bélier-Garcia / Max Frisch)
Le théâtre du Rond-Point, à Paris, a proposé du 8 mars au 3 avril dernier, une nouvelle mise en scène de la pièce de Max Frisch écrite d’abord en 1967 puis dans une seconde version en 1984.
Frédéric Bélier-Garcia revient sur cette pièce qui fut l’objet de la première mise en scène de sa carrière en 1999, comme s’il voulait nourrir de sa propre vie d’homme, faite d’expériences, son regard d’aujourd’hui sur ce texte de l’auteur suisse de langue allemande, dont la matrice est justement regarder son existence en face, arrivé à un certain âge et se poser la question lancinante du « si c’était à refaire. »
Comment envisager son propre destin lorsque nous entrons dans la maturité ? Le personnage principal, le docteur Kürman, va expérimenter cette possibilité de recommencer sa vie, d’entrevoir « sa biographie » sans la jeune Antoinette Stein, sa seconde épouse, rencontrée lors d’une soirée chez lui.
Revenir à deux heures de ce petit matin-là dans l’appartement aux tables encombrées de bouteilles et où manquent des cendriers. Faire qu’elle ne passe pas le reste de la nuit jusqu’au lendemain matin, chez lui.
Le dispositif dramatique lui permet ce jeu (ein Spiel) parce qu’au théâtre il est possible de rejouer à l’infini la scène ou certaines scènes de son enfance, de son premier amour, Brigitte, à New-York, du mariage avec sa première épouse, Hélène qui se donnera la mort par sa faute, la venue au monde d’un fils négligé. Il suffit de reprendre comme les comédiens le font lors des répétitions.
On peut aussi remonter le temps. Le décor très mobile, tournant d’Alban Ho Van transforme les lieux : tantôt un salon, une salle à manger, une chambre à coucher ou un espace qui se vide. Des accessoires, les changements de lumière complètent cette machinerie.
Le théâtre est au fond une autre vie, inventée, réinventée Tous les représentations incarnent cette impossibilité d’être l’Idée unique de l’Oeuvre ( et de le vie). On traverse la scène dans un sens puis dans un autre comme le fait Antoinette, femme-enfant dans le corps d’Isabelle Carré, allant d’un homme à l’autre, son mari et son amant.
Un « meneur de jeu » et deux assistants, une jeune femme et un homme donnent des consignes, la trame à suivre à la manière de professionnels du théâtre avec leur grand calepin dont ils tournent les pages. Les rôles eux aussi permutent dans cet ensemble mouvant des versions diverses et possibles de la vie de l’universitaire.
Les comédiens en quelque sorte se relaient. Au début de la pièce, Jérôme Kircher est Kürman et sera remplacé par le vrai faux personnage, incarné par José Garcia. Il en est de même pour l’assistante (terme de théâtre et de cinéma) qui peut être tout à la fois Brigitte, Hélène, ou une infirmière et l’assistant endosse les rôles de l’amant et du médecin…
La vie est comme une matière, une glaise qui peut se transformer selon le hasard, les rencontres, les accidents, un propos déplacé… mais est-il réellement possible de rompre le fil de sa destinée, d’échapper au mariage raté avec la jeune alsacienne Antoinette ?
Les tentatives tournent au ridicule comique d’abord et le public rit alors mais la pièce avançant, la douleur prend le dessus après les déceptions, les ratages de toutes sortes et la mort qui guette.
Tragique de l’enfant éborgné, du premier amour perdu, de la pendaison d’Hélène, d’un avortement, et du meurtre présumé d’Antoinette puis la solitude définitive de Kürman sur l’immense plateau nu.
Théâtre des répétitions, des reprises, jeu de marionnettes comme ultimes métaphores de nos misérables vies humaines que la partition pianistique accompagne dans l’obscurité du fond de scène.
marie du crest
Biographie : un jeu
De : Max Frisch
Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia
Avec : José Garcia, Isabelle Carré, Jerôme Kircher, Ana Blagojevic, Ferdinand Régent-Chappey
Piano : Simon Froget-Legendre
En alternance avec : Tristan Garnier
Collaboration artistique : Caroline Gonce
Décors : Alban Ho Van
Assisté de : Jeanne Fillion
Lumière : Dominique Bruguière
Assistée de : Anne Roudiy
Costumes : Marie La Rocca
Assistée de : Noémie Reymond
Traduction : Bernard Lortholary
Production Compagnie Ariètis 2, Arnaud Bertrand – 984 Productions, Coproduction Théâtre du Rond-Point
Le texte de la pièce traduit de l’allemand par B. Lortholary a été publié chez L’Arche éditeur en 2016, dans la collection « scène ouverte ».
