Bernardo Carvalho, Les remplaçants
L’apprentissage d’un monde en…
Il a onze ans et se souvient de cette journée quand sa belle-mère porte un toast au voyage qu’il va entamer avec son père. Elle a vingt ans de moins que son père. Un couple d’Américains est là, pour affaires, car le chef de famille possède une fazenda dans le nord du Brésil. Ce sont des milliers d’hectares de forêts achetés à vil prix grâce à la complicité des militaires au pouvoir. Les invités, en aparté, sont inquiets d’un tel voyage, six heures en coucou piloté par le père avec un enfant comme unique passager. Ce dernier repense aux événements dramatiques qui vont suivre cette journée dans un futur proche.
C’est le récit de ce voyage, les discussions entre l’homme et son fils, le premier n’ayant pour lecture qu’un guide de survie et le second, un roman de science-fiction, genre dont il est féru.
Les péripéties s’enchaînent alternant avec des souvenirs plus récents de sa vie d’adulte, plus anciens avec ceux vécus pendant ce voyage, les crises de paludisme de son père en vol, le séjour dans cette fazenda dont on ne peut sortir qu’en avion ou par une jungle inhospitalière…
Tout le récit passe par les regards de ce fils, un narrateur dont on ignore prénom et nom. Nombre des personnages ne sont identifiés que par leurs liens ou par leur activité. Ce sont le père, le banquier, l’administrateur, l’homme…
Le décor retenu par le romancier est celui du Brésil sous la dictature des militaires. Comme partout dans un tel cadre, les magouilles vont bon train et des groupes d’affairistes se précipitent pour avoir une part du gâteau, piller tout ce qui est possible, s’enrichir à tout prix. Il s’agit, ici, de la forêt amazonienne qui est livrée à tous les trafics.
Les rapports entre ce père brutal, manipulateur, alcoolique, obsédé par le sexe féminin et ce jeune enfant qui se plonge dans des univers imaginaires, sont ambigus. S’il veut imposer une éducation rigide à ce fils, il garde une certaine tendresse, voire un trouble vis-à-vis de lui, le considérant comme un adversaire. Il va faire de longs voyages pour l’entrevoir. Il se veut guide, mais se fait bourreau avec des idées d’un patriarcat qui devient de plus en plus rétrograde.
Le récit met en scène des situations à différents moments de la vie des deux protagonistes avec, en fil rouge, ce voyage et les péripéties vécues alors Bernardo Carvalho dénonce le pillage des richesses, de la nature, brosse des portraits d’une beau réalisme pour dépeindre ses propos. Il reprend une certaine disposition sociale qui a cours chez des autochtones et qui peut s’appliquer au duo de héros.
Il fait un joli parallèle entre le récit de science-fiction lu par l’enfant et l’état du pays, les prolongements de cette dictature et ceux du livre, la colonisation d’une planète par des enfants survivants.
Un roman d’apprentissage où se mêlent des questions écologiques impérieuses, la quête démente de la richesse sans freins et l’équipée féroce, mais émouvante d’un père et de son fils. Singulier !
serge perraud
Bernardo Carvalho, Les remplaçants (Os substitutos), traduit du brésilien par Elisabeth Monteiro Rodrigues, Éditions Métailié, coll. Bibliothèque brésilienne, août 2025, 208 p. – 21,00 €.