Bernard Plossu, L’attraction immobile
Très connu pour la poésie de ses images en noir et blanc, leur « flou » et parfois leur abstraction, Bernard Plossu développe aussi un travail sur la couleur présenté il y a peu dans l’exposition «Couleurs Plossu – Séquences photographiques, 1956-2013 ». Le créateur passe en conséquence de la couleur au noir et blanc (et vice-versa) quand cela est nécessaire et qu’un des deux choix se révèle – dit-il – « sans intérêt ». Fidèle à une génération frottée aux écoles photographiques américaines des années 60 autant qu’à l’humanisme, avec son regard rêveur comme sa justesse de ton, l’artiste est emblématique de tout un pan de la photographie européenne. Il a toujours privilégié la carte de la diversité en croisant diverses thématiques dans lesquels l’humain demeure central. Même lorsqu’il n’est pas « dans » l’image, on le sent tant celui qui est derrière l’appareil photographique donne un sens au monde qu’il saisit.
De tels tirages portent les marques pudiques d’amours, de blessures et de joies. Le tout avec parfois une pointe d’humour, un clin d’œil du photographe qui refuse toute ostentation sexuelle. A ce titre, Plossu est devenu comme il l’écrit « le voyeur qui voit plus loin ». Il fait de manière naturelle abattre les cartes de ceux qu’il capture dans ses prises définies comme « innocentes ». On peut croire, dans certains portraits hispaniques, à une légèreté présumée. Mais c’est surtout pour l’artiste une manière d’exonérer la gravité de sa donne.
Le caractère primesautier des prises de ce grand voyageur n’est qu’une impression de surface. Pourtant Plossu avait de quoi faire côté exotisme et pittoresque. Mais ses œuvres ne sacrifient jamais à la nostalgie ou au folklore exogène. Elles ne sont pas faites non plus pour rapatrier vers un éden artistique. D’un autre lieu – plus terrestre – elles ouvrent le monde une profondeur particulière. Mais en aucun cas le créateur ne les réduit à de petits traités d’archéologie du fugace. Sachant qu’un photographe « ne parle que de lui et pas du monde », il combine les masses et les vides dans la distance juste des choses et sans le moindre effet.
A la tentation du raffiné il préfère l’épure du langage photographique. Au fond de l’absence, l’absence elle-même est donnée comme présence absolue au moment où l’image est ce que Beckett en dit : “ Cette l’erreur essentielle dont on ne se remet pas, dont on ne sort pas vivant – même si on met longtemps à le comprendre ”. Ce qui ne veut pas dire pour autant que la photographie ne renvoie pas à la réalité. Bernard Plossu en tire les conséquences et sait judicieusement aller au bout de cette « erreur » dont parlait Beckett. Il en fait cheminement sans but, une incertitude de chemin en une succession d’errances programmées dont l’image renaît loin du simulacre ou de la relique puisqu’elle devient un véritable objet de connaissance poétique.
A ce niveau, la photographie ne se quitte pas : elle enchante même si elle ne sauve pas. On doit parcourir son labyrinthe dans toute sa surface et ses moindres recoins afin d’estimer de quoi l’humanité, au-delà des frontières, est faite. La solitude est toujours là. Mais l’extase n’est pas très loin non plus. Puisque de chaque prise quelqu’un sort sans dire qui ni comment. Mais, oui, il y a soudain des êtres qui sortent de la sphère de l’indifférencié comme la photographie s’extrait du document afin d’entrer dans la poésie pure. Et, ce dit Plossu – en reprenant une phrase célèbre de Denis Roche – parce qu’ : « il n’y a que d’un photographe qu’on puisse dire c’est parce qu’il comprend qu’il voit ».
jean-paul gavard-perret
Bernard Plossu, L’attraction immobile, entretiens avec Christophe Berthoud, Editions Textuel, Paris, 2013, 208 p. – 20,00 €