Barbara Balzerani, Camarade Lune

Barbara Balzerani, Camarade Lune

La révolution et après

Barbara Balzerani avant de devenir écrivaine appartenait à la direction stratégique aux Brigades Rouges. Arrêtée, elle passa vingt-cinq ans en prison, rédigea lors de son emprisonnement Camarade Lune, texte bilan sur sa vision des « années de plomb » italiennes. Néanmoins, il ne s’agit pas d’un livre d’histoire : le livre se veut une « fiction » mais lors de sa parution il y a 20 ans en Italie il souleva forcément une polémique (entamée par Antonio Tabucchi).
En France, la lecture est forcément plus distanciée. S’y lit plus placidement le sens d’une lutte armée au moment de l’enlisement politique de l’Italie sous la Démocratie Chrétienne, la rémission du Parti Communiste, le rôle de divers réseaux occultes dont la loge P2. Une déliquescence fut organisée dans l’espoir d’un côté d’une idéologie de la libération trotskiste – guévariste et de l’autre du retour à un pouvoir fasciste appelé par les attentats de l’extrême-droite dont le massacre de la gare de Bologne en 1980.

Le livre de Balzerani se présente comme une révision de la mémoire officielle sur l’époque. L’auteure a le mérite de présenter la « stratégie de la tension » des Brigades Rouges en remettant en cause autant ceux de son camp que ceux de celui d’en face. Elle essaye de s’éloigner à la fois de la confession intime (perçu sans doute comme anti-révolutionnaire) et de l’analyse politique.
Il n’empêche que ce livre est un document fléché dont les interrogations – du type « Mais alors, quels étaient les choix possibles ? Quelles étaient les alternatives ? »  sont pipées et appellent implicitement des certitudes. Jouant de l’alternance du « je » et du neutre généraliste, le livre pourrait faire penser à la trilogie du Jules Vallès quant à son esprit. Comme lui, l’Italienne met à nu l’injustice, la confiscation des possibilités de vie mais son écriture n’a pas la force du lyrisme du Français.

Le livre reste le parcours classique de ceux qui, à l’inverse des punks, crurent en un futur par la lutte armée et qui trouvèrent dans les doxas marxistes le chant des sirènes proposant la clé du bonheur du peuple mais en oubliant de préciser que pour la lui donner il fallait commencer par exécuter ceux qui dans ce peuple ne pensent pas comme eux.
Mais au début de sa lutte, la ligne politique de la rébellion de Balzerani était instinctive, brute, lumineuse, absolue et cimentée par les amitiés. La possibilité d’entendre avec ce livre une autre voix que celle qui verrouille les interprétations officielles semble probante. L’auteur ponctue son propos des voix de dissidence qui ouvrent chaque chapitre : Magris, Arendt, Yourcenar, Bachmann, Tsvétaïeva, Emily Dickinson, Kafka, Simone Weil. Il n’empêche que si la réalité italienne d’aujourd’hui n’est pas à la hauteur de ce qu’espérait Balzerani, son plaidoyer pro-domo ne convainc que très partiellement.

Rouvrir des hypothèses quant aux responsabilités des uns et des autres reste presque du jeu intellectuel. L’auteure est plus intéressante lorsqu’elle sort de la dialectique politique pour se concentrer sur des questions plus existentielles chevillées à la littérature. Mais à trop vouloir épiloguer sur le conflit violence légitime étatique versus violence insurrectionnelle, le texte se mord la queue.
Pour répondre à ces questions, lire Camus est d’un plus grand intérêt. Et ce, même si Barbara Balzerani ne quitte jamais une ligne éthique qui préfère l’honnêteté intellectuelle aux simplifications et réductions idéologiques d’une armée rouge qui n’eut plus comme référence qu’elle-même. Preuve – pour qui aujourd’hui cherche des alternatives – qu’il faut aller gratter vers d’autres paradigmes.

jean-paul gavard-perret

Barbara Balzerani,  Camarade Lune, trad. de l’italien par Monique Baccelli, éditions Cambourakis, 2017, 144 p. – 18,00 €.

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