Archéologie du savoir négro-africain : création esthétique et littéraire
Le dernier opus du plus célèbre porte-parole de la diaspora béninoise prouve le renouvellement de la création littéraire africaine contemporaine
Ce n’est pas tout à fait un auto-mélange que le professeur Tidjani-Serpos se serait consacré à lui-même, comme s’il s’agissait de saluer une dernière fois un passé de critique littéraire qui s’estomperait peu à peu avec les responsabilités accaparant un directeur général adjoint de l’Unesco…
Ce n’est pas non plus un patchwork critique exalté qui vaudrait pour un retour de flamme enfantine chez un poète et essayiste arrivé à un tournant de sa vie de créateur.
Mais c’est bien davantage qu’un simple recueil de communications et de conférences comme le prétend avec un brin de fausse modestie le court avant-propos.
Le dernier opus du plus célèbre porte-parole de la diaspora béninoise est d’abord la preuve par neuf du renouvellement de la création littéraire africaine contemporaine. En accord presque parfait avec la génération des solistes des indépendances sur l’importance d’écrire son présent, mais aussi en désaccord affirmé pour reconstruire le futur. Les neuf textes1 qui composent l’ensemble sont autant de notes à la fois concordantes et dissonantes réunies pour composer une partition de questionnements sur l’Afrique d’aujourd’hui et, en particulier, sur sa dimension esthétique. Neuf portes vers des enfers littéraires différents bien qu’ils rappellent tous le délicat destin de l’intellectuel africain, celui par qui le scandale arrive. Neuf puits pour plonger dans la condition humaine, trop humaine d’une écriture alourdie et embellie par la puissance de ses mythes.
Tout commence par une poésie et les derniers mots de l’ouvrage sont aube nouvelle. A priori, il s’agirait donc d’un recueil d’optimisme. Mais cet optimisme n’est pas intrinsèquement pur. Il doit composer avec les mille et une faiblesses d’un temps où la magie de l’écriture militante n’impressionne plus, et doit aussi dépasser le désarroi d’une recherche renouvelée des racines qui se refuse désormais à avancer une réponse unique. Réflexe de lutteur plutôt que cri d’affirmation héroïque, cet optimisme n’est plus seulement désabusé comme dans les années 80. Devant les difficultés à aborder le tournant du siècle, il s’affirme enfin comme désespéré.
Aujourd’hui l’Optimisme désespéré, c’est face au troisième millénaire, le courage que montrent les intellectuels et les écrivains, d’assumer dans l’ordre et le désordre, les trois décennies d’indépendance et tous les dérapages qui y sont associés. C’est d’accepter avec humilité qu’il existe, au sein de nos sociétés qui émergent à peine de l’orature, des lourdeurs sociologiques qui, momentanément, dépassent leur entendement et défient leurs instruments d’analyse.
Cette explication vaut manifeste. L’écrivain africain ne se veut plus visionnaire, révélateur ou gourou. Fini l’albatros, l’aigle ou la buse. S’il choisit de réaffirmer un statut reconstruit d’intellectuel – ce qui n’est plus une obligation – il lui faut redescendre sur terre. Et comprendre que loin de tournoyer dans les airs de l’incontestable, il n’est plus qu’un chien « enragé » de sa société. Clairvoyant mais démythifié.
Le constat est radical et il ne plaira sans doute pas aux tenants d’une littérature à coups de marteau. Mais il est non moins encourageant car l’écrivain qui choisit désormais de s’affirmer comme intellectuel conserve sa vocation d’inquiet, d’inquiéteur, d’ouvreur de nouveaux chemins. Et objet obscur du désir politique, il fait peur. Cette posture nouvelle lui permet donc de continuer à secouer l’immuable et à affirmer un rôle social d’empêcheur de penser en rond. Jamais, peut-être, il n’a été aussi puissant. De quoi se permettre l’ultime défi de l’imaginaire, celui de la lucidité.
Parangon et épître de ce nouvel écrivain à la lucidité sans bornes, Noureini Tidjani-Serpos s’applique donc à faire peur. Poursuivant une approche déjà développée dans Aspects de la critique africaine2, il proclame une fois encore son admiration pour Wole Soyinka – Wole Soyinka a essayé de combler un peu le vide théorique qui caractérisait la création artistique contemporaine en Afrique. Mais il ne nie pas l’importance des grands anciens de l’Afrique francophone qui eurent le courage de lancer puis soutenir pendant quarante ans une aventure éditoriale sans équivalent comme Présence africaine. Son engagement sans détours pour que puisse être institué un prix Alioune Diop parrainé par la revue rappelle qu’au-delà de l’opposition des générations, un lien a été tissé irrémédiablement avec ce passé prestigieux.
S’il expose des vérités pas toujours évidentes comme l’influence de Conrad sur les écrivains nigérians et d’autres qui le sont davantage comme l’importance de pardonner mais de ne pas oublier l’esclavage, il s’emploie surtout à redonner à l’intertextualité une dimension planétaire qui, longtemps, n’était pas reconnue en Afrique. Ainsi n’hésite-t-il pas à appeler au secours une mimesis platonicienne qui, pour une fois, ne semble pas ici déplacée.
Il s’applique à découvrir Pirandello derrière Marivaux. Mais il sait surtout jouer avec panache de la trilogie divine chère à Wole Soyinka : Obatala, dieu de la création, Ogun, dieu du fer, et Sango dieu de l’électricité et de la foudre, objet du deuxième texte – le plus long – de l’ouvrage auquel il doit son titre, pour mieux déconstruire/reconstruire l’idéal créatif du prix Nobel de littérature :
Le but poursuivi par l’écrivain, c’est d’utiliser la logique des mythes pour intimer à son écriture l’effort de prendre en charge la créativité négro-africaine contemporaine.
Étonnamment, dans ce contexte de relecture de l’engagement nécessaire de l’écrivain africain, l’ouvrage ne se termine pas par une ode à une création humaniste dépassant les contradictions des antagonismes de clocher ou de minaret. Au contraire, il s’appesantit sur un sujet très particulier, mais ô combien cher à la famille Tidjani-Serpos, celui de la diaspora béninoise. Mais, une fois encore, il s’agit d’abord de laisser la place à un certain optimisme. Est-il aussi désespéré ? Sans doute moins qu’ailleurs : C’est bien la première fois que j’utilise le mot nation. Ce relâchement apparent, d’autant plus surprenant qu’il apparaît dans le domaine très surveillé du politique, demande une explication. Nous pourrions probablement stigmatiser un vers du premier texte Et pour une fois mon temps est compté. Mais, sur de la modestie de l’auteur, plus sûrement, nous nous contenterons de cet autre aveu :
Mon histoire est longue
Et je ne suis que le commissionnaire
d’ADJALLA.
La fin de notre désespoir n’est donc pas encore pour demain.
antoine godbert
Notes
1 – Archéologie du savoir négro-africain de l’exploit d’Ogun et de Sango à la créativité post-coloniale d’Obatala.
Imagination et réalité dans l’Ile des esclaves de Marivaux.
L’écriture polyglotte
Création littéraire et imitation sur la théorie platonicienne de l’imitation
L’intellectuel et l’écrivain
Institutionnaliser la mémoire
Organiser la diaspora.
2 – Noureini Tidjani-Serpos, Aspects de la critique africaine, Silex, Éditions Nouvelles du Sud, 1996.
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Nouréini Tidjani-Serpos, Archéologie du savoir négro-africain : création esthétique et littéraire, Afridic Verba, 2004, 128 p. – 18,00 €. |
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