Aphrodite Fur entre Louise Bourgeois et Nora Joyce : entretien avec l’artiste
Il existe chez Aphrodite Fur une modestie et une volonté de puissance qu’on nommera « féminine » car elle ne considère par le monde comme une jungle à dominer. Son travail est solitaire et d’un engagement particulier. De telles postulations sont rares. En symbiose avec son temps, l’artiste poursuit une route particulière et captivante. Osant s’engager de tout son corps, elle prouve que le langage « selfique » parle celui de l’amour et non du narcissisme.
Il fait la jeune femme une et innombrable. Une certaine vision violente du corps est un moyen pour l’artiste de se jeter dans les flammes d’Eros. D’où l’effet d’affolement que provoquent les images. Jouant parfois la Madame Edwarda de Bataille comme la Nora de Joyce, Aphrodite Fur sans « charité » pour elle-même ose une provocation qui n’a jamais rien de factice. La radicalité est en marche. Mais l’artiste a encore beaucoup à dire et à montrer. Elle construit pour se soustraire à l’éther sans réduire pour autant l’être à la bête. Loin de toute débauche et pusillanimité, un dépouillement a lieu par l’affrontement de la créatrice avec elle-même
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Quatre alarmes successives sur mon téléphone + un radio réveil très agressif.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils ont grandi, ils ont pris de l’ampleur.
A quoi avez-vous renoncé ?
Au carriérisme, sinon je veux tout.
D’où venez-vous ?
Du ventre.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
Une empathie démesurée. Il s’agit d’en faire une richesse, un outil, non un handicap.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Me retrouver seule un instant pour me recentrer. Je suis de nature sauvage, la présence des gens ne m’est pas tout à fait inconfortable, mais elle m’épuise. Pour le reste, rien que de classique : manger, le bon vin, le bon whisky, gratter dans mon jardin, jouer à la sorcière…
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Probablement mon désintérêt à faire carrière et à ce que ça implique en léchage de cul.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Les ongles vernis de rouge vif de la voisine de palier. J’étais bébé, assise dans une poussette, à hauteur de ses mains. C’est mon premier souvenir très net.
Et votre première lecture ?
« Des fleurs pour Algernon », Daniel Keyes ; « Les mal partis », Sébastien Japrisot et tout de suite après du Proust.
Pourquoi votre attirance vers « l’Eros » et l’autoreprésentation ?
L’Eros, c’est le langage que je maîtrise. Il est universel. Quant à l’autoreprésentation, c’est simple, mon corps est le meilleur outil de travail/ matériau que j’ai trouvé. Il est disponible, je le maîtrise en partie, il comprend tout de suite ce que je veux de lui, où je veux l’emmener. Mon corps est un matériau sensible inscrit dans le monde, il devient une sorte de toile d’échange tant capable de recevoir que de rendre ce sensible. Et puis, comme je l’ai dit plus haut, je suis sauvage, il m’est plus aisé de travailler avec mon corps qu’avec celui des autres ; ça impliquerait de fréquenter le monde durant l’accouchement…
Quelles musiques écoutez-vous ?
Je ne me lasse pas de P.J. Harvey (particulièrement les albums « To Bring You My Love » et « 4 Tracks Demos ») et de J. Zorn. Sinon des choses très différentes.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Ouvrir Vénus », Georges Didi Huberman ; « Lettres à Nora » de James Joyce et « La nostalgie sexuelle », Stanislas Rodanski;
Quel film vous fait pleurer ?
Tout et n’importe quoi si je suis fatiguée ou dans une conjoncture fragile.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Certains jours, je suis une femme d’affaire impitoyable, je déchire. Le lendemain, je peux être une amoureuse passionnée et ainsi de suite… En fonction de ce que j’ai à accomplir dans ma journée, je revêts une casquette différente et je me perçois différemment. Parfois ces identités s’accouplent, je joue avec et ça se retrouve jusque dans ma garde robe.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A Louise Bourgeois. Je trouve le fanatisme et les démonstrations du genre puériles, honteuses et dérangeantes.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Aucun(e), je suis toujours émue lorsque je voyage. Cependant, les déserts ont sur moi un fort effet.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
A mes débuts, j’étais vierge de toutes influences. On n’allait pas aux expos dans ma famille, on n’avait pas d’ouvrage d’art contemporain non plus. Eva Hesse, Louise Bourgeois, Valie Export, Annette Messager, Gina Pane m’ont fascinée, pour ne citer qu’elles. Elles m’accompagnent encore même si elles ont pris de la distance.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Des clés Facom, une Dremel, un atelier, des mécènes, un poste à souder, un(e) assistant(e)…
Que défendez-vous ?
Ma liberté, mon équilibre, la terre… Je suis persuadée qu’en le faisant pour soi et pour ses proches ça infiltre le monde.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
C’est une donnée de départ mais, je ne crois pas au déterminisme. On ne construit pas là dessus.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ?
J’aime bien dire non.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Des tas, mais c’est suffisant pour moi.
Présentation et entretien réalisés par par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 24 janvier 2016 .