Antoine Guillot et le rituel sacré du vivant : entretien avec l’auteur et dramaturge.

Antoine Guillot et le rituel sacré du vivant : entretien avec l’auteur et dramaturge.

J’ai connu très tôt Antoine Guillot sans le savoir : il était l’ami de collège du fils de mon voisin… Je l’ai retrouvé plus tard grâce à Amistad Prod et son magazine « Carnet d’art » qu’il codirige avec Kristina D’Agostin. Après des études à Annecy, Antoine Guillot a intégré le conservatoire d’art dramatique de Grenoble tout en suivant des études de philosophie . Admis à l’école supérieure d’acteurs de cinéma et de théâtre de Liège, il crée en 2008 son premier spectacle professionnel solo : « Paradis perdu ». Puis il a mis en scène « Quartett » de Heiner Müller et créa « La Compagnie Caravelle » pour développer la production et diffusion des arts du spectacle et de l’audiovisuel. Attiré par le cinéma où il trouve une liberté particulière, il est aussi conseiller artistique et mène des lectures publiques ( Hugo, Céline, Cocteau). Il a crée « L’empereur de la perte » de Jan Fabre, et « Amerika, suite » de Biljana Srbljanovic. Il a co-écrit en 2015 « Génocide mon amour » qu’il a mis en scène avec Antoine Formica, Martha Gey et Karine Vartanian. Il mène actuellement de nombreux projets de productions artistiques et de créations théâtrales (« Avenir » et « Il vit »), filmiques ( « Les météores ») et romanesques « Les Sublines »).

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Lorsqu’on est sensible au monde qui nous entoure, je crois qu’il y a deux sortes de personnes. La première qui subit et se renferme sur elle-même, ses habitudes, son cercle proche, etc. et se protège ainsi, et la deuxième qui, au contraire, est attirée par les flammes de la décadence du monde et saute dedans pour l’affronter. Je pense faire partie de la deuxième catégorie et suis attaché à ce que mon travail vive au sein de la cité au sens premier du terme. Sans prétention mais avec grande utopie, je me lève sans doute le matin pour changer le monde, ou au moins apporter ma pierre bienveillante à l’édifice de l’humanité.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je m’attache quotidiennement à les vivre chaque jour. Je crois que je suis en train de me réaliser comme je m’imaginais enfant. C’est difficile et le chemin pour y arriver est très escarpé mais c’est ce qui rend la chose intéressante. Je crois que, malgré la nécessité d’avoir conscience de ce qui nous entoure, dans toute sa beauté ou toute son atrocité, il est primordial de préserver une part d’innocence, d’inconscience. Ce qui est drôle, c’est que j’ai l’impression que plus on vieillit, plus cette part d’inconscience de sauvegarder de l’enfance est perçue par les autres comme de la folie ou un besoin de marginalisation.

A quoi avez-vous renoncé ?
Je ne renonce jamais. Je ne veux pas. En fait, je crois même que je ne peux pas. Ma personnalité est construite comme ça. Lorsqu’il y a un objectif à atteindre, je suis prêt à soulever des montagnes pour y arriver. Même si cela prend plus de temps que prévu. C’est sans doute pour ça que je suis très patient mais n’ai pas de temps à perdre.

D’où venez-vous ?
De mes parents, ma famille, les rencontres que je fais depuis que j’ai l’âge d’une vie sociale… Je crois que mon équilibre est dû, au quotidien, aux personnes très proches qui m’entourent, et que j’aime et qui me le rendent bien je crois. Je me sens également très proche, intimement lié, à certains auteurs, certains artistes ou « grands » de ce monde qui ont ouvert une voie.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
J’ai beaucoup appris de mes deux grands pères. Ils ont maintenant quitté ce monde mais chacun à leur manière ils sont inscrits en moi. L’un venant d’un milieu ouvrier, s’étant battu pour sortir de ses montagnes éloignées de tout, ayant construit sa maison de ses propres mains, ayant fondé une belle famille en leur offrant le meilleur qu’il ait pu, il était juste et fidèle en tous points de vue… L’autre originaire de la petite bourgeoisie, ayant mis longtemps avant de s’installer dans une ville précise, entrepreneur avec tout ce que cela comporte, les plus belles gloires comme les plus sombres échecs, il était excessif et caractériel. Je pense leur devoir l’équilibre de ma force de caractère.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
J’aime fumer, j’aime le whisky (même si pas quotidiennement), j’aime manger même si je n’aime pas préparer à manger, j’aime échanger avec les gens, faire de nouvelles rencontres. Chaque jour de ma vie est différent. Je n’ai pas de rendez-vous fixe et m’impose à moi-même exigence et rendez-vous, je fais donc tout pour ne pas m’approcher d’une quelconque routine.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains et dramaturges ?
Je suis encore très jeune et me construit jour après jour en faisant. Sur chaque projet, chaque jour d’écriture, sur chaque création, chaque travail, j’ai l’impression de prendre de la maturité et de m’affirmer dans ce qui sera réellement ma voie. Pour répondre à cette question je crois qu’il est plus sage d’attendre quelques années encore.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
La première qui me vient à l’esprit est cette colombe, au-dessus de l’autel de l’abbaye de Saint Antoine l’Abbaye, que j’ai vu se transformer en ma grand-mère que je n’ai jamais connue… Une longue histoire qui m’a poursuivi pendant des années et reste toujours en moi.

Et votre première lecture ?
Je ne lisais pas beaucoup plus jeune. J’ai vraiment commencé à lire au lycée, en découvrant des auteurs qui sont toujours sur ma table de chevet comme Artaud, Kane, Brook, Stanislavski, Srbljanovic, Koltès, Kantor…

Pourquoi votre attirance pour le théâtre ?
J’ai commencé à prendre le théâtre au sérieux grâce à la rencontre d’auteurs ou d’essayistes de théâtre justement. Mon plus grand choc a été Antonin Artaud. Ce théâtre total me paraissait approcher une certaine perfection équilibrée entre la fonction originelle du théâtre et la place qu’il peut prendre dans notre société contemporaine. Je pense que le théâtre est une véritable arme aujourd’hui. C’est sans doute l’art le plus adapté aux problématiques du XXIème siècle. Le rituel sacré du vivant face au vivant. Se raconter des histoires sans en avoir l’air. Questionner, démonter puis reconstruire le monde, avoir un regard libéré de toute convention sociale… Cette question de la liberté que l’on peut avoir sur la scène est essentielle à mon sens, et vitale pour les sociétés dans lesquelles nous vivons. C’est même une question universelle, puisqu’aujourd’hui, même si posée de manière différente, la liberté ou l’absence de liberté est ce qui déséquilibre toutes les sociétés du monde, que ce soit les occidentales, africaines, arabes, asiatiques…

Quelles musiques écoutez-vous ?
Je suis très nostalgique des années rock de Supertramp, Bowie, The Doors, les Stones, Fleetwood Mac, Pink floyd… Même si j’ai beaucoup de considération pour les poètes francophones, Brel et Ferré évidemment, mais aussi des contemporains comme Jérémy Bossone ou Damien Saez.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« L’étranger »
de Camus est un fil rouge. « Le théâtre de la mort » de Kantor, « L’innocence théâtrale » de Fritsch, « Le théâtre et son double » évidemment d’Artaud.

Quel film vous fait pleurer ?
Je suis rarement ému, au théâtre comme au cinéma d’ailleurs. Disons que les films qui s’inscrivent comme les plus importants de l’histoire du cinéma sont pour moi La nuit américaine de Truffaut, Citizen Kane de Welles et Théorème de Pasolini. Au théâtre, ce sont des artistes comme Angélica Liddell ou Pippo Delbono qui réussissent à avoir un impact physique sur moi en tant que spectateur.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Un mec à qui il reste tout à faire.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Un ami mort trop tôt. Parce que je ne supporte pas l’idée de ne pas espérer de réponse. Du coup, je ne lui ai pas écrit mais j’en ai fait un spectacle. Aujourd’hui, ce sont donc les spectateurs qui répondent pour lui.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Je suis émerveillé par la beauté du monde. J’aime l’Europe, l’Asie, le Maghreb… Je ne sais pas quelle ville aurait valeur de mythe… ou alors ce serait une ville que je penserais et construirais moi-même de A à Z… Mon Utopia à moi.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
J’en ai évoqué quelques-uns déjà, Liddell, Delbono, Artaud, Grotowski, Kantor… Toutes ces personnes sont dans un travail très exigeant de théâtre « d’art », plutôt expérimental si nous devions les qualifier (ce qui est presque impossible)… Pour autant, je me sens très proche de certains artistes comme Thomas Jolly par exemple. Je crois que toute ma recherche théâtrale réside là justement. Comment trouver un juste milieu, un bel équilibre entre le populaire et parfaitement maîtrisé théâtre de Thomas Jolly et celui organique, en lutte et résistance entre le monde et son intime de Liddell ? Je ne sais pas si je trouverai la réponse un jour, je n’espère pas d’ailleurs, mais je cherche à y tendre.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Je n’aime pas trop que l’on me souhaite mon anniversaire. Évidemment, cela me fait plaisir lorsqu’on pense à moi mais ce rendez-vous annuel n’est que le tic-tac du temps qui passe et j’ai toujours l’impression de ne jamais en avoir assez.

Que défendez-vous ?
La dignité d’âme et la liberté de pensée de l’être humain.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Je suis un éternel amoureux. Les amours, les passions brûlantes, dévorantes sont ce qui nous rend humain, avec toute la démesure que cela implique. C’est beau et en même temps on n’est jamais seulement amoureux. Pour vraiment définir cette flamme, il faut toujours rajouter un adjectif derrière, l’amour fou, platonique, attentionné, amical… Je crois en l’amour et le vois d’ailleurs comme la couleur dans une vie qui serait bien trop en noir et blanc sans ça.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Je suis plutôt de nature optimiste, même si réaliste. Donc je dis oui.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Aucune depuis cette dernière.

Présentation et entretien réalisés  par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 9 août 2016.

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