Alice Kaplan, En quête de L’Étranger
« Finitude des corps simples »
Le livre d’Alice Kaplan est inclassable. L’auteure pour prouver ( mais le verbe n’est pas le bon tant le livre de Camus s’en passe) l’importance du roman L’Étranger passe par des arcanes plus secrètes qu’il n’y paraît. On sait que Camus trouva le nom de son héros par hasard, au restaurant, lorsqu’il lui fut servi une bouteille de Meursault. Mais ce nom – « lacaniquement parlant – annonce déjà le saut dans la mort du personnage.
A moins de trente ans, Camus écrivit le texte qui ménage l’entrée de l’auteur au firmament de la littérature et qui n’aura, dans l’œuvre, d’autres échos aussi puissant que dans La Chute. Ce texte presque générique (depuis plus de vingt ans la première version a été publiée par Gallimard) réveillait le roman francophone en lui donnant une dimension exponentielle. L’ « illégitime défense » de Meursault devint une manière de montrer comment un personnage que les mots avaient quitté, et par la nudité de son meurtre, créa un souffle et un déplacement. Ils engendrèrent bien des désarrois, des incompréhensions : ils continuent à nourrir la pérennité d’un livre où l’événement criminel prépare la chute non seulement de Meursault mais allégoriquement d’un monde.
Alice Kaplan est fascinée par l’homme et cette œuvre. Plutôt que de gloser à leur sujet, elle rentre dans les arcanes d’un auteur qui, malade et désoeuvré, découvrit combien « la façon dont j’écrivais ce livre était tout tracé en moi.» Se retrouve d’ailleurs, dans les Carnets de l’auteur comme dans sa correspondance, combien l’œuvre à venir suivait déjà son cours.
L’auteure rentre dans le bruissement de sa végétation. Se comprend comment Camus rassemble un corps banal et unique auquel il refuse paradoxalement l’incohérence ou l’absurdité. L ‘Etranger étreint le lecteur pour dire la perte de ceux qui ne méritent pas la mort : autant le héros meurtrier que sa victime. A l’inverse et contre l’impunité, le livre crée une fiction où le singulier tient lieu de lumière aveuglante et d’ombre. Les deux s’absorbent, s’annulent et se disloquent lorsque le héros soustrait au soleil rehausse le drame de la mort d’un innocent comme l’intime désastre de celui qui refuse les onguents sur l’ultime soumission. Le tout dans ce qu’on pourrait appeler « la finitude des corps simples » ( Claude Royet-Journoud)..
jean-paul gavard-perret
Alice Kaplan, En quête de L’Étranger, Gallimard, Paris, 2016.