Aleksandra Lun, Les palimpsestes

Aleksandra Lun, Les palimpsestes

L’aztèque saignant

Le héros (Czeslaw Przçnicki) d’un tel livre n’est pas au mieux. « Ecrivain raté (…) polonais d’expression antarctique », il se retrouve Liégeois d’adoption non pour un café mais pour y être interné dans un hôpital psychiatrique. Apparemment il y est bien entouré : Nabokov, Cioran, Beckett, Ionesco et autre baronne Karen Blixen deviennent les compagnons d’infortune de sa nef des fous.
Mais aux « vrais » écrivains se substituent des épigones psychotiques qui espèrent dans le meilleur des cas une  thérapie bartlebienne de réinsertion linguistique… S’en suit une anarchie qui n’est pas seulement littéraire en dépit d’une doctoresse de bonne volonté.

Aleksandra Lun propose par ce biais une réflexion sur tous les « traîtres » qui ont renié leur langue maternelle au profit de langues foraines parce que – du moins pour Beckett – « le français est une langue plus pauvre que l’anglais ». Hommage aux littératures de biais, ce roman est aussi l’aventure picaresque d’un être partagé entre plusieurs langues, identités et masques. La fiction incarne donc une folie qui est celle d’un sage espiègle mais dépressif. Quant à son délire, il est peut-être le nôtre.

Il pleut sur le plafond de sa cervelle quelque peu déjantée. Les langues sont soudain labourées en zigs et zags hérissés d’ergots noirs. Rayant le logos, elles dérivent sans appel mais non sans désespoir. Ni sans humour aussi. Dans l’univers gigantesque de l’enfermement, l’avenir se brouille parmi les brumes de langues trop forestières pour devenir des planches de salut.

Chacun s’épuise dans l’obscurité épaisse et grumeleuse de langues plus ou moins efficientes afin de permettre la levée l’étoile du salut. Mais qu’importe après tout: le balbutiement peut devenir ciment.

jean-paul gavard-perret

Aleksandra Lun, Les palimpsestes, traduit de l’espagnol par Lori Saint-Martin, Editions du Sous-sol, 2018, 128 p. – 14,00 €.

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