Alain Roger, Par delà le vrai et le faux
Etait-ce vraiment utile de publier ce corpus composite écrit par Alain Roger entre 1964 et 1965 ? Certes, l’auteur se dit vivre « en sorte d’état de grâce, une période d’euphorie et d’effervescence intellectuelle ». La « compulsion littéraire » – présentée non sans analogie avec l’écriture automatique des surréalistes – n’est pas aussi efficiente que l’auteur l’annonce.
Certains textes sont même franchement indigestes. « De l’historicité » par exemple reste des plus discutables au sein d’affirmations qui se veulent définitives : « la pré-histoire ne peut qu’être fictive elle ne concerne pas l’homme générique ». C’est aussi hypothétique que vain. Quant à l’art, il n’est guère mieux loti. « Pour un nouveau réalisme dans l’art » est la preuve d’un esprit prêt à citer Malraux pour étayer des thèses improbables.
Il est vrai que les temps ont changé mais le futur philosophe fait ses classes dans ce livre. Qu’il fût recommandé à l’époque par Deleuze (professeur de Roger) ne change rien à l’affaire. Certes, tout n’est pas à jeter. Mais la pensée reste hésitante et sans grande originalité. On est loin côté écriture de La travestie et côté philosophie du Bréviaire de la bêtise.
Le féminisme – dont l’auteur fut un ardent défenseur – reste là sous forme d’esquisse. La réflexion de Roger manquait à l’époque de contextualisation capable de donner à la réflexion une trace autre que fantomatique.
Pour preuve, les textes plus récents ajoutés en annexe illustrent comment une pensée gagne en maturité. Les fleurs printanières d’un arbrisseau recueillies ici ne laissaient rien prévoir de ce que serait son tronc. La prolixité de leur propos ne fait que témoigner d’une sorte de déité auto programmée. On aurait pu s’en passer.
Mais si la « scène primitive » des textes premiers reste de substance quasi anecdotique, si entre leur lieu et la réalité l’œuvre manque encore d’identité, en fin de parcours « Orginet-Porginet » demeurera un petit bijou qui remet les choses à leur place. « Aujourd’hui nul n’a besoin de se cacher pour voir » dit l’auteur et son œuvre est devenue une autre histoire.
jean-paul gavard-perret
Alain Roger, Par delà le vrai et le faux, La Baconnière, coll. Langages, Genève, 2015, 224 p. – 20,00 €.