Aimer la Bretagne

Aimer la Bretagne

Souvent je me suis demandé pourquoi j’aimais à ce point la Bretagne. De fait, lorsque je décline mon identité je me présente comme Breton. Bien sûr, la beauté des côtes du cap Sizun à Plougrescant pourrait suffire à ne rien divulguer de cet amour sous peine d’être classé dans la catégorie des géographes entêtés ou pire des touristes falsifiés par la décérébration sous la houlette de l’accélération de leurs camping-cars.

Être amoureux d’une Bretonne devrait également justifier cette appétence irrationnelle pour cette enseigne aux hermines sous laquelle des générations d’écrivains ont fait péter le cidre, le silence et la randonnée comme une ode à l’inexistence du reste. Oui, tout cela est vrai. Mais la Bretagne est avant tout une image mentale qui contrecarre toute idée quelconque relative au quelconque.
Ce que j’aime par-dessus tout en elle, ce sont les auteurs qui l’ont aimée comme une longue queue de sirène à jamais clouée sur une roche granitique et dont le chant âpre, mélancolique, joyeux trompe la mort et bafoue le manège des contrevérités que sont les guildes du bruit, les affreux jojos de la percussion perpétuelle et les bachibouzouks de la contemption monastique.

La Bretagne, c’est avant tout le mariage du hasard et de la grammaire, du bécot et des taiseux. Ceux qui ne savent pas se taire ne peuvent l’apprécier. Ceux qui ne savent pas marcher des heures durant ne la méritent pas. La Bretagne est une langue à ciel ouvert sur lequel les points de suspension du pas devant l’autre aménagent une trouée de silences rapprochés comme une ligne atone.

Ici, même les criées ne font pas de vocalises. Il y a une main invisible qui relie tous les fous de Douarnenez. Ainsi, alors que je vaquais sur une brocante entre les échanges de slips et les pots de chambre en plastique, je tombe sur un livre en bon état au prix de cinquante centimes : Le Canal à pied de Nantes à Brest de Thierry Guidet.
Et là, une fois encore, la confrérie des toqués de l’Armorique, « ceux qui habitent devant la mer », « [XXX milia] universis civitatibus, quae Oceanum attingunt quaeque eorum consuetudine
Armoricae appellantur » comme dit César dans La Guerre des Gaules, m’embarque de galet en aulne, d’écluse en lieu de retraite, de rencontres en citations magnifiques. 

Guidet a un « t » de trop. Il nous emmène, enchantés, sur les chemins de halage, loin « des vacheries hystériques ». Avec lui, le « gros qui tache » des vagabonds se transforme en feux grégeois sur le canal, reflétant une galaxie sans orgie. Les maritornes sont des mannequins. J’en viendrais presque à caresser son chien. Il a le don du conte au coin d’un bois.
On s’endort à ses côtés sur la mousse des clairières. Son récit coule si vite, si plein d’absolument rien de l’anorexie des designs, que le canal a coulé dix fois en cent pages.

Et l’on comprend enfin pourquoi l’on aime la Bretagne. Oui, les yeux de mon amoureuse sont des berceaux d’hortensias. Oui, les roches roses sont des tétons à sucer affectueusement. Oui, le canal, la mer, les auberges forment des couleuvres superbes et insaisissables. Mais, en plus, la Bretagne surhumanise, c’est-à-dire qu’elle est la preuve (et Guidet en témoigne) que le processus de spiritualisation de l’homme n’a pas pour pendant l’esthétisation du monde mais son attendrissement comme le ferait un boucher d’une viande coriace. 

La Bretagne modélise ce que nous serons quand l’humanité pleutre, pleurnicharde, autosanctifiée dans un apocalyptisme mille fois réinventé – qui ressemble trait pour trait à une entame de saucisson – aura été remplacée par des hommes en jambes et silencieux.
La Bretagne est l’antonomase du 
faire place nette. On bretagne comme on s’extrait de l’ancien camarade que l’on fut. La beauté n’a désormais plus besoin d’être pensée et le rapport à la vérité ressemble à une bombarde sifflant la harpe celtique, le soir quand ce qui est vraisemblable nous semble pathétique.

Guidet doit être lu parce que c’est beau d’être en chemin avec lui. Guidet nous fait du bien en nous bretonnisant encore davantage. Avec lui, la Bretagne oublie de se cartographier pour devenir un échange de cheminements, là où les culs-de-sac ont disparu.

valery molet 

Thierry Guidet, Le Canal à pied de Nantes à Brest, La Part commune, 2007, 128 p.

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