Michel Vinaver, Théâtre complet – Tome 1 : « Les Coréens – Les Huissiers »,

Michel Vinaver, Théâtre complet – Tome 1 : « Les Coréens – Les Huissiers »,

Actes Sud réédite les premières pièces de Michel Vinaver. Excellente occasion de découvrir deux oeuvres mal connues du grand dramaturge français


O
n en piaffe de plaisir ! Cette année, Actes Sud rend hommage à un grand dramaturge français, Michel Vinaver, en publiant l’intégralité de son œuvre dramatique. On lit et relit avec délectation ses derniers textes, pièces maîtresses du théâtre contemporain ; en revanche on connaît moins, ou pas du tout, ses premiers écrits. Le premier volume du théâtre complet nous permet de découvrir Les Coréens (1955) et Les Huissiers (1957). Un retour sur une écriture déjà déroutante et pleine de promesses.
E
tirer les frontières de la scène, encore, toujours. Repousser les limites : les coulisses, le décor au fond du plateau, et cette fameuse rampe, tranchée infranchissable. Le premier théâtre de Michel Vinaver se fait écriture de l’espace, à perte de vue. Bien sûr, on trouve déjà cette préoccupation essentielle et propre à l’auteur : le souci de l’être, l’intérêt pour l’individu qui ont fait le génie de ses dernières pièces. Mais il y a dans les premières productions de Vinaver une volonté de montrer l’humain par l’action. Insignifiante ou déterminante pour l’Histoire, l’action fait l’homme, ou du moins elle le dit, plus que n’importe quel discours.

Et c’est pourquoi, chez Vinaver, l’action est rendue reine sur le plateau. Elle le gagne, l’investit totalement, jusqu’aux courses poursuites, jusqu’aux explosions, jusqu’aux croisements ininterrompus de personnages multiples. Dans Les Huissiers, le verbe lui-même participe de l’action. Il n’est plus dialogue limité à la scène, il est chant de souvenir et dépasse les frontières du drame pour évoquer l’essence même du Théâtre. Les discussions de couloirs des huissiers deviennent chants de chœurs antiques. Les mots se répondant les uns aux autres, s’enchaînant de plus en plus rapidement, retrouvent une sonorité première, insignifiante peut-être, mais active certainement, créatrice de l’homme orateur. Reste au metteur en scène à orchestrer tout cela ; et au spectateur, à se laisser emporter par le mouvement.
C
ar Les Coréens et Les Huissiers donnent à voir « les événements ». Ceux qui font l’Histoire, ceux que partagent une Nation entière : les bombardements, la faim, la peur pendant la guerre de Corée ; les prémices politiques de ce qui deviendra la guerre d’Algérie. Et ces événements sont actions nationales ou universelles, mais aussi individuelles, intimes même. Chaque sensation personnelle se donne à voir comme autant de caractéristiques différentielles d’un être à l’autre. Si bien qu’on ne sait plus quel impact a l’événement. L’amitié du soldat français Belair avec la jeune Wen-Ta n’engage-t-elle pas un début de résolution du conflit ? A l’opposé, les décrets capillaires, appliqués à la Nation avec le plus grand sérieux par le ministre Paidoux, peuvent-ils réellement concerner tout un pays ou ne sont-ils qu’un débat intérieur dans les bureaux du ministère ? La confusion se fait entre l’être et la collectivité, entre la raison d’Etat et les prérogatives individuelles. Tout est rendu flou.

Et ce sont précisément ce brouillard permanent, ce voile jeté sur les situations et les figures, qui mettent l’écriture de Vinaver à distance, l’éloignent de nous, si bien que rien ne nous atteint vraiment. On ne peut approcher un personnage, il est déjà ombre, on ne peut s’imprégner d’une atmosphère, elle n’est que vapeur. Rien n’est tangible, rien n’est véritablement à savourer. Pas encore du moins. Car l’on sait, lecteurs privilégiés que nous sommes aujourd’hui, que ces vapeurs et fumées prendront forme quelques années plus tard. Quelques chefs-d’œuvre du théâtre français seront écrits de cette même plume, sans doute mal assurée à l’époque des Coréens et des Huissiers, mais résolument de bon augure.

Lou Grézilier

Michel Vinaver, Théâtre complet – Tome 1 : « Les Coréens – Les Huissiers », Actes Sud, 370 p. – 25,00 €.

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