Alasdair Gray, Pauvres créatures

Un récit épous­tou­flant, mêlant paro­dies mul­tiples et mises en abyme suc­ces­sives… lec­teurs pares­seux s’abstenir !

Écrire des romans “à la croi­sée des genres”, ou bien se jouant de diverses formes nar­ra­tives est devenu aujourd’hui fort banal — au point que, pour déto­ner, il suf­fi­rait presque de livrer aux lec­teurs un bon vieux récit par­fai­te­ment linéaire et qui ne s’embarrasserait même pas de citer fût-ce un extrait de lettre dans son dérou­le­ment. Pour­tant, Alas­dair Gray nous montre, avec Pauvres créa­tures, qu’il y avait encore une porte à for­cer en matière de malaxage lit­té­raire et de métis­sages formels.

 

Dès la page de titre l’on pressent le clin d’œil : Pauvres créa­tures est la forme abré­gée d’un inti­tulé autre­ment plus long — Pauvres créa­tures — Mémoires de la jeu­nesse du doc­teur Archi­bald McCand­less offi­cier de santé publique écos­sais édité par Alas­dair Gray. Voilà donc l’auteur se met­tant nom­mé­ment en scène… sous les traits d’un édi­teur et de racon­ter, dans une intro­duc­tion, l’histoire assez rocam­bo­lesque — déjà… — du docu­ment entre ses mains échu qu’il va “édi­ter” comme le ferait n’importe quel his­to­rien, avec tous les scru­pules d’usage : res­pect au plus près de la lettre du texte, ins­crip­tion du contenu dans un contexte pré­cis, le tout assorti en fin d’ouvrage de notes se rap­por­tant à l’histoire de Glasgow.

L’on peut bien sûr, par com­mo­dité, tailler, creu­ser, décan­ter… et réduire le curieux objet lit­té­raire qui s’annonce au pré­ci­pité pul­vé­ru­lent de son “intrigue” : dans les années 1880 à Glas­gow, le méde­cin légiste God­win Bax­ter res­sus­cite une jeune noyée enceinte de huit mois en lui gref­fant le cer­veau de son enfant. S’en suivent moult péri­pé­ties liées à la “renais­sance” de cette femme, Bella, dont va tom­ber éper­du­ment amou­reux un étu­diant en méde­cine proche de God­win Bax­ter, Archi­bald McCand­lesss — lequel s’érige en fidèle rap­por­teur de l’aventure à tra­vers ces Mémoires “récu­pé­rées” par Alas­dair Gray.

Derrière cet arti­fice nar­ra­tif banal par lequel l’auteur se pré­sente comme simple trans­met­teur d’un texte trouvé ou de paroles recueillies se pro­file une étour­dis­sante suite d’emboîtements et de mises en abyme… Ces Mémoires du Dr McCand­less sont d’abord un récit tran­quille­ment énoncé à la pre­mière per­sonne. Puis vont venir s’intercaler de très longues incises épis­to­laires, lieux, à leur tour, d’imbrications suc­ces­sives : l’on a sous les yeux de véri­tables récits gigognes, four­millants de détails, d’événements, de situa­tions impro­bables et déli­rantes. Et répon­dant à cette pro­di­ga­lité nar­ra­tive, les per­son­nages ont une luxu­riance où s’exprime brillam­ment l’humour unique de l’auteur, à la fois drô­la­tique, grin­çant, mais pas rigo­lard pour un sou : Mac­Cand­less res­plen­dis­sant ( !) dans sa nor­ma­lité un peu pâle, Bella, cette femme sur­éner­gi­sée à tous points de vue, et dont l’appétit sexuel est aussi gar­gan­tuesque que celui avec lequel elle englou­tit la nour­ri­ture, Wed­der­burn devenu fou après avoir été lit­té­ra­le­ment vidé de sa sub­stance par une Bella insa­tiable… et sur­tout God­win Bax­ter, démiurge bon­homme et sau­vage, dont le phy­sique iné­nar­rable se com­plète d’étonnantes habi­tudes ali­men­taires.
Notons en pas­sant qu’il faut sans doute voir dans le per­son­nage de God­win Bax­ter, devenu God — Dieu en anglais — une superbe méta­phore de l’écrivain à l’œuvre ici, et dans celui de Bella, tout aussi hénaurme, une méta­pho­ri­sa­tion de ce roman fou qui, sur le plan for­mel, déborde de tous côtés. D’autant qu’il foi­sonne d’illustrations, elles aussi de types mul­tiples : extraits de planches ana­to­miques, fac-similés de gra­vures “d’époque”, et por­traits aux contours noirs appuyés dont le réa­lisme à la fois carré et charnu laisse recon­naître la patte d’Alasdair Gray (qui fut peintre déco­ra­teur de théâtre et pro­fes­seur aux Beaux-Arts). Ce mélange visuel, à l’instar de ce que le texte met en place, ins­taure le règne du vrai faux, du faux vrai… bref on ne sait plus à quelle réfé­rence se vouer, et le lec­teur de bas­cu­ler sans cesse de la rive fic­tive à celle d’une His­toire dûment avérée.

L’entité Pauvres créa­tures est donc un foi­son­ne­ment, une forêt touf­fue où l’on a inté­rêt à se repé­rer avec soin. Mais non content de bras­ser ainsi les zones nar­ra­tives et de jouer sur la notion de “vérité roma­nesque”, Alas­dair Gray se livre à la paro­die tous azi­muts : pas ques­tion de ne voir ici qu’un brillant pas­tiche du Fran­ken­stein de Mary Shel­ley ! L’on décèle, aussi, allè­gre­ment détour­nés, les codes régis­sant le récit de voyage façon XIXe siècle, le roman his­to­rique saturé de péri­pé­ties et d’imbroglios sen­ti­men­taux, le jour­nal intime, le roman épis­to­laire, le conte phi­lo­so­phique et le docu­ment éru­dit d’histoire locale. Avec un zeste d’épopée ini­tia­tique à tra­vers l’évolution psychologico-intellectuelle de Bella, et une virée dans le mani­feste socialo-utopique par le biais des inter­mi­nables conver­sa­tions aux­quelles assiste Bella au cours de ses voyages…

Pauvres créa­tures est un récit gigogne patch­work baroque enthou­sias­mant déli­rant luxu­riant ver­ti­gi­neux qui met à mal la tran­quillité du lec­teur aimant à ne lire que d’un œil — car on sort un peu groggy de ce roman, ne sachant pas trop quelle tem­pête lit­té­raire on vient d’essuyer. Qui­conque ouvre le livre d’Alasdair Gray doit au préa­lable s’assurer qu’il a bien l’esprit d’un aven­tu­rier pour qui la décou­verte et la sur­prise valent tous les ébran­le­ments. Mais pour le prix d’un peu de témé­rité, et pour peu que vous ayez les neu­rones bien arri­més, c’est une expé­rience de lec­ture hors du com­mun qui vous attend.

isa­belle roche

NB : l’œuvre d’Alasdair Gray a sus­cité l’éclosion d’un épais ouvrage d’analyse cri­tique paru en juin der­nier aux édi­tions Ellug et signé Marie-Odile Pittin-Hedon, Alas­dair Gray, marges et effets de miroirs.

 

   
 

Alas­dair Gray, Pauvres créa­tures (tra­duit par Jean Pavans), Métai­lié “suites”, octobre 2004, 286 p. — 10,50 €.

 
     

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