Catherine Liégeois suspendue au fil d’un lumineux été : l’art et le livre — suivi d’un entretien avec l’artiste

Peintre presque « de nais­sance », depuis 1970 Cathe­rine Lié­geois pra­tique la gra­vure. Sur­tout l’eau-forte. Mais elle a aussi pra­ti­qué la gra­vure sur bois et lino­leum. Elle domine désor­mais toutes les tech­niques de l’estampe qu’elle choi­sit en fonc­tion des livres qu’elle veut réa­li­ser. Par exemple elle explique de manière poé­tique le tra­vail d’une d’entre elles : « L’eau-forte est une plon­gée, plon­gée de la plaque dans l’acide qui bouillonne, avide de mordre le métal nu, len­te­ment immergé, patiem­ment agité, à petites vagues, dans le bain fri­selé. Le temps passe, le métal oublié, cor­rodé, se révèle sculpté par l’acide : l’eau en est cou­leur bleu sul­faté ». Mais le pas­sage de la presse est bien sûr impor­tant afin de pro­duire « les traces et tra­duc­tions car­to­gra­phiées du temps qui passe ». L’artiste met ainsi en scène les textes qui la touchent. Ses livres res­tent une ren­contre avec un écri­vain mais aussi avec un typo­graphe, un gra­veur de pierre, un céra­miste, un relieur. Le tout bien sûr pour ce spec­ta­teur pri­vi­lé­gié pour lequel ce tra­vail est accom­pli : à savoir le lec­teur.
Face aux ruines blanches du temps qui passe, Cathe­rine Lié­geois fait de ses livres des reliefs colo­rés. Ils ne sont pas seule­ment d’automne. Les som­meils de givre comme ceux de plomb s’y réveillent. Le pauvre bala­din res­capé du temps qu’est le poète trouve sou­dain des flots de cou­leurs pour ses mots inso­lites et fron­deurs. Voyante par tous leurs pores et par sa sen­si­bi­lité, la créa­trice cherche sans cesse l’inatteignable beauté, l’ineffable ten­dresse. Tous ces livres sont ceux soit d’une grande soif, soit d’une suprême caresse dont les den­telles volent au vent.

Pour chaque œuvre, la créa­trice retrouve un regard par­ti­cu­lier. Les estampes pour Cos­cul­luela ne sont pas les mêmes que les gra­vures du « Je de carte » de Jean Ander­son. Un texte de Marie Huot est méta­mor­phosé par l’eau forte tan­dis que l’hommage à Félix Leclerc passe par la gra­vure sur lino­leum et zinc. Points, sté­no­types, pho­tos, gra­vures, typo­gra­phies peuvent se croi­ser tant sur le bitume de Judée que par les aqua­tintes. Tout s’articule autour des sen­sa­tions les plus vives. Armée de ses incer­ti­tudes comme de ses pou­voirs fabu­leux, l’artiste s’empare des arpents de texte pour pro­po­ser à chaque livre son archi­tec­ture voire ses matières. Elle le méta­mor­phose dans un lan­gage plas­tique non mar­mo­réen mais mobile. Il devient la méta­phore agis­sante et obsé­dante de l’œuvre.
Sans exhi­bi­tion­nisme mais sans fausse pudeur, Cathe­rine Lié­geois exprime les sen­sa­tions que lui ins­pirent les mots : la ter­reur, le désir, une cer­taine vio­lence ou une forme de paix. Si bien que chaque livre conçu et réa­lisé devient une pièce essen­tielle à son édi­fice, un des mâts de sa barque. La créa­trice reste dans son approche une femme libre. Elle ose oser et sait habi­ter la soli­tude comme expri­mer l’altérité. Abor­dant les espaces tex­tuels, elle les inves­tit ou plu­tôt les recons­truit en les extir­pant du pur logos des mots « re-pères ». C’est sa part fémi­nine. Il ne convient pas pour­tant de la trans­for­mer ou la réduire en une figure mater­nelle et mater­nant. Car de la matrice de ses tra­vaux sur­git et s’érige le germe d’une langue for­gée des sub­strats d’activité psy­chiques qui l’ont faite. Ses livres se fomentent autant d’angélus aux graines de millet que des éclairs crous­tillants de paroles d’évangile, le tout arrosé d’eau bénite déshydratée…

Cathe­rine Lié­geois n’est donc pas une édi­trice comme les autres. Pour chaque texte elle invente une cris­tal­li­sa­tion inédite, un « mal­gré tout quelque chose » qui font de lui une gour­man­dise mais jamais un péché. Dès lors la défi­ni­tion de la poé­sie selon Min­kovski : “créa­tion abso­lue par perte de contact avec la vie” est à refu­ser. Ses images par­fois iro­niques ou vio­lentes forment en effet un rap­port tac­tile, sen­suel au livre. En lui le poème n’est jamais orphe­lin. Il devient ” archi­tec­tu­ral “. On passe du sens aux sens afin que la mai­son de l’être que repré­sente chaque texte soit recons­truite de l’intérieur.

jean-paul gavard-perret

Cathe­rine Lié­geois : 4ème salon Edi­tions d’Art et livres d’Artistes, Pol­lion­nay (69), 5–6 octobre 2013.

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le jar­din avant le réveil du soleil et des autres

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Je les réa­lise peu à peu

A quoi avez-vous renoncé ?
A l’idée d’ouvrir un café théâtre gra­tuit et de faire le tour du monde

D’où venez-vous ?
De Mar­seille (13)

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Quelle est la ques­tion ? Héri­tage cultu­rel fami­lial? Ou cadeau mater­nel pour mon mariage?

Qu’avez vous dû “pla­quer” pour votre tra­vail ?
J’ai dû choi­sir l’enseignement plu­tôt qu’une créa­tion artis­tique. Mais tout compte fait l’enseignement est aussi une créa­tion et un partage

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Les pêches de vigne au vin. L’écoute de la musique éli­sa­bé­thaine. Le petit déjeuner

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes ?
Le réseau d’amitiés pri­vi­lé­gié, je crois. A dire vrai je n’en sais rien, je n’aime pas être distinguée

Quelle fut l’image pre­mière qui esthé­ti­que­ment vous inter­pela ?
Beau­coup d’images pre­mières. La cou­leur. Essen­tiel­le­ment le cer­veau, le réseau, la trame, le fil, le lien

Où tra­vaillez vous et com­ment ?
Je tra­vaille en gra­vure (empreintes, mono­types, estampe) et autour de la varia­tion (len­teur de la recherche, multiple),émergence de livres sin­gu­liers Je m’amuse, je voyage. Je tra­vaille dans la cam­pagne que je bats.

Quelles musiques écoutez-vous en tra­vaillant ?
Aucune, l’écoute est incom­pa­tible avec le travail

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Presque tous. Boucles et nœuds de Gil­bert Lascaut

Quel film vous fait pleu­rer ? 
Casa­blanca

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Une vieille femme

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A Gil­bert Las­caut ou à Carole Martinez

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Kautokeino

Quels sont les artistes dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Max Ernst, Tapiès, Cathe­rine et Marc Ver­nier, Anne Kova­levsky. Et tous ceux avec qui je travaille.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Un voyage ou un séjour à Sarajevo

Que défendez-vous ?
Le droit des plus faibles, le par­tage des richesses. Les livres. Le droit des aveugles de tou­cher les livres, de les lire avec les doigts, d’en humer le par­che­min ou le papier. Le droit à tous d’en dévo­rer les pages.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” ?
Lacan exprime la dif­fi­culté de l’amour pas son essence. Je ne suis pas d’accord avec cette phrase faite pour déclen­cher la parole.

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?”  
C’est tout à fait le ton de votre inter­view. Inter­view à laquelle je me suis prê­tée mais qu’allez-vous en faire? Une inter­view est une ren­contre. Vous vous cachez der­rière le numé­rique que je n’aime pas du tout pour sa rapi­dité et sa super­fi­cia­lité : le men­songe d’une syn­thèse où tout est mis sur un même plan.

Pré­sen­ta­tion et entre­tien réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com  le 16  juillet 2013.

Leave a Comment

Filed under Arts croisés / L'Oeil du litteraire.com, Entretiens

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>