Salim Bachi, Le Chien d’Ulysse

La tren­taine non­cha­lante, Salim Bachi m’attend par un jour moyen de février devant un bar de la place Bastille

Deux fau­teuils en simili cuir en forme de U, une table presque basse et deux cafés suf­fi­ront à ouvrir rapi­de­ment le dia­logue. Le lau­réat 2001 du Prix Gon­court pre­mier roman et de la Bourse Prince Pierre de Monaco de la Décou­verte 2001 affiche une séré­nité non feinte. Et s’amuse de l’art inouï du far­niente qu’à l’en croire il cultive avec passion.

C’est que, depuis Le Chien d’Ulysse — dédié à la ville inven­tée de Cyr­tha, quelque part en Algé­rie, que tente de fuir en déses­poir de cause Hocine, sur fond de cou­che­ries, de palabres et de cho­co­lat qui bronze la tête -, roman accueilli avec force appré­cia­tions lau­da­tives par la cri­tique, Salim Bachi se consacre exclu­si­ve­ment à l’écriture. Il a aban­donné sans regret sa thèse de lettres, pour­tant bien avan­cée, sur l’œuvre de Mal­raux (« les études de lettres ont ceci d’avantageux qu’elles donnent le temps d’écrire des livres ») et donne la cou­leur d’entrée de jeu lorsqu’on lui demande com­ment il vit à Paris, lui qui s’y est ins­tallé en pro­ve­nance d’Alger en 1997 : « J’écris, en géné­ral. Mon deuxième roman est ter­miné et va paraître chez Gal­li­mard en sep­tembre 2003. Et je me repose aussi ! »

Sans trop vou­loir en par­ler, le roman­cier indique que ce deuxième roman sera pré­ci­sé­ment situé dans la conti­nuité du pre­mier opus qui l’a fait connaître en France, puisque repre­nant l’imaginaire et mys­té­rieuse ville de Cyr­tha, ainsi qu’un des per­son­nages qui y évo­luait. N’en déplaise à cer­tains, S. Bachi n’aspire pas, pour l’instant, à fou­ler d’autres ter­ri­toires lit­té­raires que cette revi­si­ta­tion et réécri­ture de l’historie algé­rienne dont il a fait sa marque. Dérive du jeune Hocine dans une ville fan­tas­mée en proie aux pires vio­lences et à la tur­pi­tude d’individus abru­tis par leur soif de puis­sance, Le Chien d’Ulysse don­nait la part belle à une série de per­son­nages voués au rêve et au cau­che­mar depuis l’assassinat du pré­sident Bou­diaf en 1992. « Je suis un roman­cier et mon opi­nion rela­tive à la ques­tion du pou­voir en Algé­rie ne prime pas sur le roman. Mes posi­tions per­son­nelles sur l’Algérie n’interfèrent pas avec mon tra­vail roma­nesque », lâche S. Bachi, qui met en avant, loin de toute polé­mique, la notion de « dis­tan­cia­tion » dans son oeuvre et son écri­ture. « Ca n’empêche pas, bien entendu, qu’un contenu soit tou­jours trans­mis par le livre. Et puis, après tout, je ne suis pas du côté de la récep­tion ! » L’ auteur, qui sou­ligne en riant que ses lec­teur ne sont pas « nom­breux » mais « de qua­lité », insiste sur l’ironie de son texte, laquelle n’est pas tou­jours perçue.

Une approche au pre­mier degré en fonc­tion de la situa­tion en Algé­rie où l’on essaie tou­jours de voir « quelle situa­tion le roman­cier algé­rien décrit, en occul­tant le tra­vail lit­té­raire… » A la ques­tion sui­vante, qui vise à éta­blir si Salim Bachi peut être défini comme un écri­vain de l’éclatement et du voyage — ce que semble atteste les péré­gri­na­tions d’Hocine dans les rues de Cyr­tha où il ren­contre une mosaïque de per­son­nages qui consti­tuent autant de facettes mné­siques de la ville -, l’auteur de Le Chien d’Ulysse se sou­vient qu’au départ de l’œuvre était un ensemble de nou­velles qu’il a réuni­fiées autour d’une thé­ma­tique com­mune (la mémoire de Cyr­tha, de Jugur­tha, de ses amis, mémoire trans­por­tée par le nar­ra­teur), et qu’en effet cette dimen­sion patch­work, qui peut sur­prendre, sera atté­nuée dans son deuxième opus. Le roman contem­po­rain étant une forme écla­tée en soi, S. Bachi ne renie pas tou­te­fois cet aspect de son écri­ture, grand ama­teur qu’il est du Qui­chotte et des romans du XIXe siècle, qui adoptent tou­jours cette forme de « col­lec­tion d’histoires plus ou moins bien agen­cées — même si Flau­bert par­vient à esqui­ver cet écla­te­ment sous ce qui paraît complétude ! »

Et S. Bachi, héri­tier de Joyce, d’avouer ses pré­fé­rences en terme de lec­ture : L’éducation sen­ti­men­tale, Ulysse … Quant au voyage, le jeune auteur ayant lui-même quitté l’Algérie pour la France, com­ment ne pas voir là une de ses pré­oc­cu­pa­tions intimes ? Pas facile dans ces condi­tions de ran­ger Salim Bachi dans une caté­go­rie assi­gnable, lui qui s’inscrit dans la tra­di­tion du roman algé­rien, se dit fas­ciné par Kateb Yacine, admire des auteurs récents, Boua­lem Sam­sal (Le ser­ment des bar­bares, Gal­li­mard), Mou­rad Dje­bel (Les sens inter­dits, La dif­fé­rence ), ou encore Arno Ber­tina (Le dehors ou la migra­tion des truites, Actes Sud), mais sans être influencé par eux. Et qui fait remar­quer que, « comme par hasard », son livre, sans être offi­ciel­le­ment cen­suré, est « un des seuls à ne pas être dis­tri­bué dans les librai­ries algé­riennes… » Voilà pour­quoi Bachi s’estime à contre-courant de ce qui s’écrit en France, un auteur de la « péri­phé­rie » du centre lit­té­raire pari­sien et sur­tout atta­ché à cette langue fran­çaise, qu’il sait si bien exploitée.

Pour l’heure, l’auteur de Le Chien d’Ulysse, éloge poético-post-mortem au pré­sident Bou­diaf assas­siné en 1992 et où la vio­lence poli­tique est pré­sen­tée comme le plus grand mal, avoue ne pas voir d’évolution notable dans la situa­tion poli­tique en Algé­rie aujourd’hui, et « attend avec impa­tience les écri­vains algé­riens qui vont lui indi­quer ce qui se passe actuel­le­ment. » L’innocence qu’on conti­nue de sup­po­ser chez une par­tie de l’humanité devant la mani­fes­ta­tion du mal, quelque forme qu’il prenne, cette catas­trophe de non-intégration de l’expérience de l’humanité était un des axes fon­da­men­taux de mon pre­mier roman, rap­pelle Bachi. La mémoire peut être un enfer­me­ment, un far­deau, mais haïr la mémoire , c’est som­brer dans la bar­ba­rie. On ne doit pas figer la mémoire au risque de la trans­for­mer en mythe, mais on ne doit pas non plus l’occulter, pour cette der­nière rai­son. Cela étant, le roman­cier com­prend bien la gêne des algé­riens vis-à-vis de lui, auteur qu’ils n’arrivent pas à situer poli­ti­que­ment parce qu’il refuse, en « salaud sar­trien » il le dit lui-même, de choi­sir un camp. « Ecrire est une épreuve, et doit être dif­fé­rent à chaque fois.

On doit apprendre des choses sur soi, son tra­vail d’écrivain, les pos­si­bi­li­tés de sa palette », confie Bachi avant de me quit­ter dans un der­nier sou­rire, indif­fé­rent aux attentes de la cri­tique lit­té­raire. Une car­rière ? « C’est lorsque tout doit être fait par l’écrivain pour conti­nuer à écrire. Une car­rière est au ser­vice de son écri­ture, et pas le contraire », philosophe-t-il, sou­cieux de ne pas confondre les moyens et les fins dans ce domaine. Les deux minus­cules cafés ont été ava­lés depuis long­temps. Dehors, pour un peu, le soleil brille­rait presque.

Pro­pos recueillis par Fré­dé­ric Grol­leau pour Le Lit­té­raire le jeudi 27 février 2003.

   
 

Salim Bachi, Le Chien d’Ulysse, Gal­li­mard, 2001.

 
     
 

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