Bruno Krebs, Styx

Bruno Krebs, Styx

Ulysse désaxé

Bruno Krebs aime les voyages. Il l’a déjà prouvé dans ses précédents livres. Mais, pour celui-ci, il faut bien tout courage pour entamer un voyage qui – il le jure – sera le dernier (mais avant le prochain). Tous ceux qui l’entourent et lui-même aussi l’emberlificotent pour un tel trajet.
D’autant qu’autour de lui les membres de sa famille ne cesse de mourir puis de ressusciter. Et il n’est pas jusqu’à ses employeurs défunts de l’expédier par tout le monde en des colonies de vacances.

Aux côtés d’un tel voyageur mi-clochard mi-céleste nous sommes transférés de Brighton aux coins septentrionaux de l’Ecosse avant de traverser les océans, de connaître des femmes fatales, des compagnons d’infortunes. A ceux qui pensaient le Styx franchissable une seule fois, Bruno Krebs prouve le contraire. Mais il est coutumier du fait.
Après L’Ile blanche et Dans les prairies d’asphodèles, il mène un peu plus loin ses chemins d’élé­gie et d’oni­risme voire d’orphisme.

Avec toujours une bonne couche d’humour, les possibles lamentos se gauchisent dans une poé­sie buco­lique et des­crip­tive que le radi­ca­lisme de l’écriture évite de faire mari­ner dans le lyrisme. Lieux et moments se suc­cèdent dans une prose poétique susceptible à créer un vertige toujours très spécifique à un tel auteur qui nous fait apprécier au passage des crêpes bretonnes du meilleur aloi (et ce n’est dans son oeuvre la première fois).

Le vertige s’opère aussi par un phénomène stylistique : « car le narrateur c’est bien vous puisqu' »il » est « je » – et vous dépossède de tout, identité comprise ». C’est comme si « au bras » ( si l’on peut dire ) de cet Ulysse désaxé nous allions nulle part en tentant d’aller partout au moment où la vie et son après se plaît à jouer des tours et retours.
Le burlesque est le meilleur contre-poison à cette épopée fantasmagorique où l’amour lui-même qui n’est pourtant pas traité à la va-vite peut être parfois renvoyé à une plaisanterie de derrière bien des fagots. Le tout au nom du Père qui n’est hélas plus aux cieux mais continue à embrigader le marmot marmottant.

Dans un tel jeu de dédoublement où le monde dis­paru méta­mor­phose le vivant, la langue de Krebs troue l’univers d’un délice pervers. Si bien que la sécré­tion d’émotions les plus simples est pré­gnante. Même si le virus qui saisit le monde de l’aventureux est autrement plus lancinant que le Covid.
Le poète déplace les lignes de fuite, les rap­proche en suc­ces­sions de moments entre dérision et déraison. Là où se conjuguent entre les vivants et les morts, bien des légendes. Elles roulent leurs chi­mères dans les aiguillages de l’insomnie.

Sur les îles les plus éloignées, les mots se chu­chotent dans l’écume de leur plage. Le lec­teur entend les accords dans le chant des sirènes, il écoute gémir les grands voi­liers et les radeaux qui craquent.
Mieux peut-être que le narrateur empapaouté par gorgones ou succubes. Elles volent le tri­dent de Nep­tune et les cordes au pos­sible.

lire notre entretien avec l’auteur

jean-paul gavard-perret

Bruno Krebs, Styx, L’Atelier Contemporain, coll. « Littérature », Strasbourg, 2021, 296 p. – 20,00 €.

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