Bernard Edelman, Le Sacre de l’auteur

Bernard Edel­man pro­pose ici une étude per­ti­nente de l’évolution, au cours de l’histoire, de la notion d’auteur et des droits afférents

Dans cet ouvrage très docu­menté, l’auteur — phi­lo­sophe et avo­cat, spé­cia­liste de la pro­priété lit­té­raire et du droit d’auteur — se livre à une étude réflé­chie de l’histoire du droit d’auteur, notam­ment en France.

L’invention de l’auteur

Bernard Edel­man nous rap­pelle clai­re­ment que le sta­tut d’Auteur — en tant que créa­teur auto­nome d’une oeuvre qui appelle un droit de pro­priété intel­lec­tuelle sur son oeuvre à la sem­blance de tout droit de pro­priété — est une inven­tion récente. Celle-ci repose sur une cer­taine méta­phy­sique de la sub­jec­ti­vité, elle même “moderne”, le Moyen Age lit­té­raire se carac­té­ri­sant comme une époque qui consacre la gloire de la tra­di­tion (où l’individu s’efface) plu­tôt que comme recherche de l’invention ori­gi­nale : le sacre de l’auteur, c’est aussi l’invention de l’auteur !

Etudiant les dif­fé­rentes étapes de l’émergence de ce sta­tut et du droit atta­ché à lui, Ber­nard Edel­man montre par des cita­tions pré­cises que les écri­vains ont cher­ché une cer­taine pré­ser­va­tion de leurs écrits à l’égard de cer­taines pra­tiques (tel le pla­giat, même si le terme n’a de sens plein qu’aujourd’hui) dans chaque époque — la défense pou­vait alors être plus sociale que juri­dique. Et l’essayiste, pour expli­quer le pas­sage du sta­tut social de cette pro­tec­tion à un sta­tut juri­dique ins­ti­tu­tion­na­lisé, de s’appuyer sur une vaste docu­men­ta­tion en pré­ci­sant, par exemple, le mode de fonc­tion­ne­ment de l’édition de manière raf­fi­née au XVIIIe siècle, ou l’essence du concept de poie­sis chez les grecs struc­tu­rant la vision qu’ils ont du tra­vail de l’auteur, et les droits qui en découlent.
Sur cette longue his­toire faite de révo­lu­tions phi­lo­so­phiques, juri­diques, esthé­tiques, de com­bats de mécènes, de libraires et d’écrivains, nous retrou­vons Aris­tote, Sénèque, Cor­neille, et même Fichte et Kant !

Une His­toire téléologique

Cette his­toire téléo­lo­gique du sacre juri­dique de l’auteur est donc bien bien docu­men­tée, riche en réflexions, ana­lyses et réfé­rences maî­tri­sées aux sources lit­té­raires et phi­lo­so­phiques les plus diverses. Sur­tout, elle appa­raît dans son orga­ni­sa­tion comme étant inféo­dée par le “télos”, le but final qu’est la confi­gu­ra­tion juri­dique et spi­ri­tuelle contem­po­raine du droit de pro­priété intel­lec­tuelle, fai­sant de cette his­toire une lente évo­lu­tion et matu­ra­tion fina­liste du sta­tut de l’auteur, où la Révo­lu­tion appa­raît comme la vérité der­nière de ce mou­ve­ment ; cette His­toire est alors com­pa­rable aux visions qu’avait de l’Histoire ce siècle, celle du pro­grès continu et inexo­rable vers les Lumières, comme l’a si bien exposé Kant, ce que confirme le titre évo­ca­teur de cet ouvrage : sacre et non inven­tion de l’auteur.

Certes, l’auteur recon­naît la non-continuité de cette his­toire qu’il nous livre, et remettre en cause un exposé et une recherche si murie (et docu­men­tée pour son aspect fina­liste) relève sans doute d’une pré­ven­tion héri­tée de la Nou­velle His­toire, et de sa remise en cause de l’histoire tra­di­tion­nelle en ce qu’elle a adopté une ter­mi­no­lo­gie pos­tu­lant le bon sens des évé­ne­ments his­to­riques, leur conti­nuité, homo­gé­néité et leur signi­fi­ca­tion ration­nelle, cette vision repo­sant sur une défi­ni­tion de l’Histoire selon laquelle elle serait une tota­lité qui a une fina­lité (un telos) vers laquelle elle s’achemine : le triomphe de la Rai­son.
À ces sophismes pleins de pré­ju­gés occi­den­ta­li­sants héri­tés des Lumières, la nou­velle ana­lyse his­to­rique a su sug­gé­rer de manière péné­trante le rôle opé­ra­toire de la dis­con­ti­nuité comme ins­tru­ment d’analyse et objet dis­posé à la des­crip­tion pour la science his­to­rique. L’histoire serait faite de strates, de para­digmes, de struc­tures sans liens et son mou­ve­ment pro­cé­de­rait par rup­tures et muta­tions plu­tôt que par matu­ra­tion et invo­lu­tions. ” Un des traits les plus essen­tiels de l’histoire nou­velle, c’est sans doute ce dépla­ce­ment du dis­con­tinu : son pas­sage de l’obstacle à la pra­tique ; son inté­gra­tion dans le dis­cours de l’historien où il ne joue plus le rôle d’une fata­lité exté­rieure qu’il faut réduire, mais d’un concept opé­ra­toire qu’on uti­lise “ obser­vait Fou­cault dans son Archéo­lo­gie du savoir (Gal­li­mard, 1989, p.17). L’homme, le sujet, l’auteur de tout dis­cours est mort, devant les socles épistémiques.

Préven­tion donc, héri­tée de la nou­velle his­toire, que la nôtre à l’égard d’Histoires téléo­lo­giques, pré­ven­tion qui ne pren­drait pas assez en consi­dé­ra­tion le fait que l’auteur pro­cède lui-même par “époques” (Anti­quité, Moyen Age…) et insiste sur la sin­gu­la­rité des visions du monde, visions du sta­tut de l’auteur, propre à cha­cune d’elle. Tou­te­fois, il s’agit bien dans ce livre d’émergence et de consé­cra­tion de l’auteur.
Ceci au seul niveau occi­den­tal de plus, l’orient (oppo­si­tion gros­sière et sim­pli­fi­ca­trice, pardonnez-nous) par exemple n’étant pas consi­déré, alors qu’il ren­ferme des formes cultu­relles où la com­pré­hen­sion de la notion d’auteur serait impos­sible, car pur non-sens. Outre cet “eth­no­cen­trisme” peut-être quelque peu dom­ma­geable, B. Edel­man s’interrompt à la Révo­lu­tion Fran­çaise, grande époque du pré­jugé eth­no­cen­triste et de la foi dog­ma­tique en le triomphe de la Rai­son et de la civilisation…

Les entre­prises de décons­truc­tion de la maî­trise de la ration­na­lité et de la sub­jec­ti­vité, de l’autonomie onto­lo­gique de l’auteur, ne sont pas seule­ment scien­ti­fiques ou phi­lo­so­phiques et de telles contes­ta­tions de la sin­gu­la­rité créa­trice de l’auteur ont su prendre place dans le champ lit­té­raire même : Lau­tréa­mont ne travaille-t-il pas, par exemple, dans ses Poé­sies (certes de manière ludique…) à l’achèvement d’oeuvres en deve­nir d’écrivains pas­sés, et ne s’adonne-t-il pas au pla­giat pur et simple dans ses Chants d’un cer­tain Mal­do­ror ? Nous pou­vons pen­ser aussi aux sur­réa­listes qui ont su oeu­vrer dans le sens d’une poé­sie incons­ciente non sub­jec­tive, et même com­mune… Des visions tran­sin­di­vi­duelles de la pro­duc­tion lit­té­raire ont été assu­mées et recher­chées — et conti­nuent d’être entre­prises, et l’intertextualité même de toute oeuvre pose pro­blème pour cette vision de l’autonomie de l’auteur, et à notre époque les remakes, reprises et clins d’oeil ne se sont pas rare­tés qui ont su réin­ven­ter la tra­di­tion d’oeuvre… Fina­le­ment cette His­toire que pré­sente B. Edel­man ne serait-elle que la fille d’une repré­sen­ta­tion occidentalo-rationalisante de l’Histoire déposée/dépassée par la nou­velle His­toire et le néo-structuralisme, autant que par les recherches de nombre d’artistes contemporains ?

 Enfin, ceci n’est évi­dem­ment pas livré à titre d’une cri­tique docte et forte d’une assu­rance incon­di­tion­nelle, et nous ne pré­ten­dons pas à la maî­trise de la ques­tion : nous n’émettons que quelques doutes et inter­ro­ga­tions, peut-être naïfs et pleines de pré­ven­tions super­fi­cielles. Mal­gré cela, il nous faut pour conclure répé­ter que ce tra­vail est d’une clarté et d’une docu­men­ta­tion très sérieuses, gros éga­le­ment de remarques péné­trantes et suggestives.

samuel vigier

   
 

Ber­nard Edel­man, Le Sacre de l’auteur, Le Seuil, 2004, 380 p. — 22,00 €.

 
     
 

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