H.P. de Didier Ayres ou le théâtre de l’épure

H.P. de Didier Ayres ou le théâtre de l’épure

La maladie mentale est affaire de langage

Le lecteur, la lectrice numériques du litteraire.com ont découvert le texte de Didier Ayres selon son découpage scénique, suivant une fragmentation poétique allant de 1 à 12. Le sous-titre de H.P. ne se présente-t-il pas à nous, comme une suite de scènes de désespoir et de miracles ? 
Le texte, ainsi, s’arrête-il et reprend-il selon le calendrier de la mise en ligne. Il ne s’agit pourtant pas de travailler le texte à la manière d’une trame, d’une fable dramatique, racontant selon une énergie entre noeud et dénouement, qu’il faudrait « feuilletonner » mais bien plutôt d’offrir une présence poétique valant pour elle -même.

Il y a là quelque chose qui relève de la valeur de l’extrait semblable à l’actif chimique d’une plante. Didier Ayres est à la fois homme de théâtre (spécialiste de l’oeuvre de Koltès entre autres) et de poésie ; amateur et auteur de la forme en morceaux selon le vocabulaire de la musique.
H.P. se saisit donc dans son espace sacré, comme un templum que l’auteur déterminerait : son dedans et son dehors comme un théâtre, comme un monastère. Un hôpital psychiatrique, quelque part en Suisse dans les Alpes, un « loin du monde » en quelque sorte. Le film de Martin Scorcese, Shutter Island dévoile lui aussi l’importance d’un lieu qui s’isole d’un continent, vers le large pour donner par images saisissantes, corps à l’enfermement thérapeutique.

Un titre en sigle froid contemporain, désossant la chair d’un mot tandis que jadis on le nommait asile d’aliénés, asile de fous.
L’asile (sc. 1) qui veut protéger en isolant, ouvre ses portes au regard du plateau dans sa dimension de laboratoire de la parole.

Ce théâtre -là se défait de la puissance des personnages que la tradition édifie comme autant d’éléments essentiels à l’architecture des pièces.  Didier Ayres ne donne pas leur nom, leur âge, que sais-je encore, selon le protocole de la distribution initiale ; ils ne reviennent pas dans la logique des dialogues : ils sont devenus des paroles à l’état pur même si parfois, un propos leur donne un nom mais avec hésitation, comme celui de Monsieur Rougemont ou Monsieur de Rougemont.
Un autre se nomme Colaire comme la Colère en dehors d’une quelconque approche sociologique. Les internés et le personnel médical ne sont pas réellement, dissociés dans le fil du texte. Au fond, qui parle à qui ?  Pourquoi parlent-t-ils ?

Il y a de nombreuses phrases interrogatives prononcées dont les réponses viennent ou ne viennent pas clore le sens et peu importe. Le langage peut également faire écholalie : J’ai mal, j’ai mal. Oui Oui… Cette parole fonctionne selon ses propres règles dont celles de la brièveté.  Le langage cherche alors à se libérer d’une logique de l’efficacité au profit d’un surgissement presque magique et nourri de sensations. : imaginez maintenant une musique douce…
Didier Ayres va jusqu’à l’effacement total des mots par le retour à diverses reprises des points de suspension.

La vie que mènent les malades au sein de l’hôpital, est faite là encore de moments : la distribution des médicaments, les goûters, l’évocation fugace des souvenirs, les rares visites, et les terribles E.C.T (euphémisme d’électro/convulsivo /thérapie). Et puis passent la musique, les chants et le théâtre du Chapeau de paille d’Italie comme des enchantements possibles.
Ainsi Didier Ayres écrit-il une discontinuité ontologique, une expérience d’écriture qui dit la profondeur de toute vie humaine à l’intérieur ou à l’extérieur de l’H.P. Celle de notre finitude poétique.
Et ce, bien loin de toute une mauvaise littérature boulevardière qui croit encore aux mauvaises recettes des amours du psy et de sa patiente.

La maladie mentale est affaire de langage en soi à la façon du journal de Poprichtine, d’exil poétique dans le noir du théâtre.

marie du crest, décembre 2020.

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