Simon Senn, Be Arielle F

L’arti­fice et l’apparence

Simon Senn a acheté la réplique digi­tale d’Arielle F sur le site “3dscanstore.com” pour 10 dol­lars et la licence d’un tel “objet” vir­tuel lui offre une quasi-totale liberté avec celui-ci.” Il a la poli­tesse de le signi­fier à Arielle. Mais très vite il uti­lise sur scène ce double.
Il  rentre dans sa peau avec en pré­am­bule l’injonction de Sha­kes­peare dans La Tem­pête : “Ses os sont deve­nus corail / Perles sont ses yeux /Rien de lui ne dis­pa­raî­tra / Mais il est changé / En quelque chose de beau et d’étrange”.

Dès lors, non seule­ment une trans­fi­gu­ra­tion a lieu mais l’expérience théâ­trale se pro­longe de ques­tions cen­trales  dans le récit de Simon : qu’est-ce qui nous per­met d’accorder du cré­dit à une image, une fic­tion, un arti­fice ? Qu’est-ce qui lie une per­sonne à l’image de son corps ?
Quelles sont les limites éthiques ou légales dans la mani­pu­la­tion d’une image, d’une fic­tion, d’une virtualité ?

Un tel “spec­tacle” fas­cine par l’évidence tacite du rap­port entre soi et l’image de soi de même qu’entre Arielle et son double numé­rique. Son corps numé­risé est lié à elle et ne l’est pas.
Elle n’a rien à voir avec l’expérience que vit Simon dans cet arte­fact  qui advient au-delà ou en deçà de ce qu’elle est en tant que per­sonne humaine.

Dans ce livre mais non sans répé­ti­tion — trop peut-être -, Simon Senn trouve une allé­go­rie à notre rap­port à l’artifice et à l’apparence. Les images pos­sèdent une exis­tence propre. Elles sont attrayantes voire dési­rables dans leur éro­tisme.
Ainsi, Senn per­met de faire tou­cher le rôle des images qui prennent ici une “vie ima­gi­naire”, une auto­no­mie et une exis­tence propres.

L’image agit autant qu’elle repré­sente, “qu’elle trompe ou par­ti­cipe de la prise de pou­voir sur les corps tout en ouvrant poten­tiel­le­ment des voies tan­gentes dans le cours ins­ti­tué du monde” écrit l’auteur.  Rien de bien nou­veau, diront cer­tains car nous retrou­vons le rôle pre­mier de tout spec­tacle.
Et le vir­tuel, comme tout ce que pro­duit l’humain, n’est pas un espace séparé, mais une pré­sence. A la fois autre et même. Mais, désor­mais, entre le même et l’autre la sépa­ra­tion est de plus en plus invisible.

Le per­son­nel et le col­lec­tif, la psy­ché et la loi, le sen­sible et le tech­no­lo­gique sont ainsi revi­si­tés.
Simon Senn se fait le média­teur, mais va plus loin et nous plonge dans le trouble des genres via une cyborgénésie.

lire le début du livre

jean-paul gavard-perret

Simon Senn, Be Arielle F, art&fiction, Lau­sanne, 2020, 196 p.

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Filed under Arts croisés / L'Oeil du litteraire.com, Poésie, Science-fiction/ Fantastique etc., Théâtre

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