Georges Mathieu ou la fureur d’être

Tourné en 1971, ce film a été entiè­re­ment res­tauré et remas­te­risé à l’occasion de sa publi­ca­tion sur DVD. Un résul­tat remar­quable au ser­vice d’un film remarquable

Peu de temps après la publi­ca­tion de ma cri­tique sur Le temps du ghetto, j’ai reçu par la poste ce DVD au titre fran­che­ment énig­ma­tique. Je n’avais jamais entendu par­ler de Georges Mathieu. Je connais­sais un peu Fré­dé­ric Ros­sif, à peine, mais il n’y avait aucune trace de ce film dans les courtes bio­gra­phies que j’avais lues. C’est dire que j’abordais cette œuvre comme un petit navi­ga­teur por­tu­gais devant les pre­mières côtes du Bré­sil, très curieux et aux aguets. Ce voyage en terra inco­gnita m’a ouvert les pupilles : habi­tué au noir et blanc et au mon­tage sobre et sub­til des docu­men­taires de Ros­sif, j’en ai pris plein les mirettes : tiens voilà du rouge, du bleu, du vif et des effets en veux-tu en voilà — autant sur les toiles que dans le film d’ailleurs… De retour au port, je me retrouve dans la posi­tion de faire par­ta­ger ma décou­verte de ce petit bout d’île que je croyais être le Bré­sil. Je suis là pour ça fina­le­ment, un pied dans la toile Inter­net, pour vous invi­ter à faire un petit détour et défendre ce qui est à l’écart des grands cou­rants. Il en a fallu de la volonté pour en arri­ver là et je dirais même qu’il a fallu trois volon­tés pour que ce DVD existe enfin.

La pre­mière volonté est celle d’Yves Resca­lat, édi­teur, pro­duc­teur indé­pen­dant dont c’est là la toute pre­mière pro­duc­tion. Il a décou­vert les anciennes bobines du film, les a res­tau­rées. Il a créé sa propre société de pro­duc­tion, Zoroastre, dans l’idée d’aller sau­ver par la suite d’autres films incon­nus ou lais­sés de côté. La res­tau­ra­tion, sou­te­nue par le CNC, est remar­quable. Les bonus sont des vrais com­plé­ments au film ; ils com­prennent une inter­view très fine et déli­cate du maître, le scé­na­rio du film, de belles pho­to­gra­phies du tour­nage et des biographies.

La deuxième volonté est bien entendu celle de Fré­dé­ric Ros­sif, dont l’œuvre est trop sou­vent réduite aux docu­men­taires ani­ma­liers ou his­to­riques. Reconnu comme un spé­cia­liste des films de mon­tage, aussi impla­cable que dis­cret, il a élargi son champ d’étude et appli­qué ses com­pé­tences à l’univers de la pein­ture, dont il était très proche. Le mon­tage s’impose alors de manière bien plus nette, il s’affirme tan­dis que l’homme, lui, reste der­rière, pose ses camé­ras et filme Georges Mathieu en train de peindre. Là c’est du cinéma : il y a action, ten­sion et carac­tères. Car ce peintre est un per­son­nage ; il a la mous­tache ciné­ma­to­gra­phique. Et il fal­lait l’immense modes­tie de Fré­dé­ric Ros­sif pour rendre compte de ce type d’artiste énorme et entier qu’est Georges Mathieu. Si une volonté devait triom­pher, ce devait être la sienne. Alors merci Frédéric.

La troi­sième volonté, celle du peintre, consti­tue un affran­chis­se­ment total né de l’après-guerre. Le cata­clysme de la Deuxième Guerre mon­diale est essen­tiel chez Ros­sif comme chez Mathieu. Un tel cata­clysme deman­dait une rup­ture for­melle fon­da­men­tale — celle de Mathieu — et ins­tau­rait en même temps une demande de com­pré­hen­sion, c’est-à-dire d’explication intel­li­gente et sen­sible — ce à quoi répond Ros­sif. À eux deux, ils font donc un film sur une œuvre ou un monde qui se crée, car il s’agissait de crier par ful­gu­rance dans un monde en ruine… pre­mière parole du film.

Comment crier ? Com­ment créer ? Par des signes. Pour Georges Mathieu, le signe pré­cède sa signi­fi­ca­tion, il faut donc évi­ter de pen­ser au préa­lable la signi­fi­ca­tion et faire d’abord un geste, c’est-à-dire le geste qu’il faut, et le trou­ver plus rapide que la pen­sée. L’abstraction lyrique doit inven­ter un nou­veau voca­bu­laire pour battre les abs­traits géo­mé­triques. Il ne s’agissait pas d’appliquer des règles, de poser des normes mais de fon­der une nou­velle iden­tité sur la base de signes. On assiste alors à de véri­tables transes ou danses en hap­pe­ning, et les toiles sont belles. Es-sens-tielles.

Il y a chez Mathieu une fas­ci­nante logique du contra­dic­toire, c’est-à-dire une logique totale de l’être qui s’est affran­chie de la vrai­sem­blance et d’une morale clas­sique et conve­nue. Et ses pein­tures le montrent heu­reu­se­ment, car elles ne sont plus le reflet ou le por­trait d’un artiste ou d’un homme mais le pro­lon­ge­ment d’un être qui fait.

Ce docu­men­taire n’est ni le dérou­le­ment stu­pide et convenu du por­trait d’un artiste (sa nais­sance, son vil­lage, son ado­les­cence, ses joies, ses voi­sins, ses peines, sa rue, etc.), ni l’explication didac­tique d’une œuvre mais il est une expé­rience. Il par­ti­cipe à une recherche ; en la met­tant en scène, il lui donne de l’image et du son — et notam­ment la musique de Van­ge­lis, encore peu for­ma­tée et inno­vante. Le spec­ta­teur est ainsi lit­té­ra­le­ment immergé dans un uni­vers nou­veau et cohé­rent de signes, de sons, de cou­leur et de gestes.

Alors si la beauté est une sorte de pré­sence qui sublime le reste — c’est l’ultime phrase de tout le disque — alors ce film contri­bue, modes­te­ment, à nous rendre plus sen­sibles. Ce film, fina­le­ment, ne nous impose rien. C’est déjà ça et c’est beaucoup. 

 

Georges Mathieu ou la fureur d’être
Réa­li­sa­teur :

Fré­dé­ric Ros­sif
Com­men­taires :
Fran­çois Billet­doux
Carac­té­ri­tiques tech­niques :
Son Dolby Digi­tal 2.0 et Dolby Digi­tal 1.0 (mono d’origine) — For­mat écran large 16/9, com­pa­tible 4/3 –Menus entiè­re­ment ani­més — Cha­pi­trage - Contenu du DVD entiè­re­ment bilingue anglais /français. 
BONUS
- Inter­view exclu­sive de Georges Mathieu sur le film et son oeuvre.
– Gale­rie photo exclu­sive haute défi­ni­tion : toutes inédites d’après néga­tifs ori­gi­naux.
– Pho­tos inédites de Van­ge­lis.
– Bio­gra­phies.
– Fac-similé du scé­na­rio ori­gi­nal.
– Fac-similé de la lettre de Mathieu à Fré­dé­ric Ros­sif.
– Fac-similé de la lettre de Jean d’Ormesson à Georges Mathieu.
– Par­tie DVD ROM repre­nant l’intégralité des pho­tos et des textes conte­nus dans le DVD.

P
our visi­ter le site du film,
cli­quez ici.

camille ara­nyossy

Fré­dé­ric Ros­sif, Georges Mathieu ou la fureur d’être (com­men­taires de Fran­çois Billet­doux), DVD zone 2 — Arcades vidéo, sep­tembre 2007 — 20,00 €.

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