Céline vivant

Ce cof­fret est le meilleur moyen qui nous reste pour ren­con­trer le vieux Céline, véri­table monstre littéraire

Partez donc faire un tour de pro­me­nade du côté de Meu­don, à la fin des années 50, et profitez-en pour rendre visite à un “clo­chard vieillard dans la merde”. Ce n’est pas sûr qu’il vous reçoive, un Nor­vé­gien a essayé, un pot de confi­ture à la main ; chassé, insulté, il a laissé son pot dans le jar­din, avant de repar­tir. Pas com­mode, le vieux avec ses chiens. Alors peut-être que ce cof­fret est le meilleur moyen qui nous reste pour ren­con­trer le vieux Céline, véri­table monstre littéraire.

Voilà, c’est dit, ce Céline vivant, c’est un monstre qui entre 1957 et 1961, peu avant de mou­rir, a dai­gné accueillir quelques jour­na­listes chez lui. Gen­ti­ment, il a répondu à quelques ques­tions, parce que “Gal­li­mard le vou­lait”. Et bien sûr, il est resté maître du jeu. Les jour­na­listes, un peu fades et bien habillés, posent des ques­tions justes et élé­gantes. D’une inter­view à l’autre, (oserais-je écrire : “d’une inter­view l’autre ?”) les réponses se res­semblent beau­coup, et comme Céline l’a écrit lui-même, en privé : “J’ai un disque dans le ventre, tou­jours le même — on se lasse vite de m’interviewer. Celui qui me sor­tira un mot de plus que mon disque sera bien malin.” Alors il se répète, il a son per­son­nage bien en main, il ne le lâche pas, légen­daire méfiant. Alors, las­si­tude ? Que nenni, on cherche, on est à l’affût de ces sub­tiles varia­tions qui fondent la mélo­die, car ces inter­views, comme dans un air de jazz, sont ryth­mées par Céline. N’oublions pas que nous sommes chez lui. Et Lucette, à l’étage au-dessus, donne ses cours de danse.

Les inter­views qui consti­tuent le cœur du pre­mier disque nous per­mettent de voir et d’entendre Céline par­ler de lit­té­ra­ture, de sa vie et de ses confrères. On rit, car il est drôle et méchant. Céline maî­trise donc ses inter­views comme il maî­trise ses livres, son style. Si les jour­na­listes et leurs érein­tants fou­toirs à bla­bla cherchent à per­cer un mys­tère, à le com­prendre en lui posant des ques­tions, c’est peine per­due. Si le jour­na­liste cherche à décryp­ter, veut grat­ter le papier, Céline, lui, crypte et tisse sa toile. Ses inter­views servent ses livres et ses livres lui servent à gagner de l’argent. Point. Le pre­mier disque est donc un très beau témoi­gnage, d’une œuvre totale, comme il y a eu la guerre totale. Forme ultime et moderne de la guerre tra­ver­sée, à deux reprises, par Céline.

Céline vit son style. Le ren­con­trer c’est aussi en faire l’expérience… Alors en défor­mant un peu une sen­tence de Brice de Nice on peut dire “C’est mar­rant comme son style va tout à fait avec son corps…”

Le deuxième disque s’intitule à juste titre “Autour de Céline”. Les dif­fé­rents docu­ments audio­vi­suels sont donc à la marge, ils décons­truisent, éclairent aussi bien le mythe que l’œuvre. Céline se plai­sait beau­coup à racon­ter sa tré­pa­na­tion, il aurait été blessé à la tête en 1914, “pas du tout” explique un de ses amis, “il a été blessé à l’épaule…” Céline était-il un méde­cin géné­reux, soi­gnant les pauvres ou un écri­vain pingre et avide d’argent ? Michel Polac et Yan­nick Bel­lon filment et inter­rogent en 1969 des proches et des experts. Méde­cins, psy­cha­na­lystes, amis, admi­ra­teurs (le fameux Domi­nique de Roux, créa­teur des Cahiers de l’Herne) et… Lucette, gra­cieuse et rêveuse. Les auteurs de ce docu­men­taire en deux par­ties tournent donc autour de Céline, comme des satel­lites et explorent une œuvre dense, à l’odeur de souffre. Pas­sage Choi­seul, Michel Polac pro­pose des livres de Céline, gra­tui­te­ment : peu en veulent, cer­tains l’ont lu, d’autres confondent, beau­coup refusent.

Le cof­fret, sobre et élé­gant, com­porte aussi un petit livret écrit par Émile Brami, céli­nien parmi les céli­niens, car direc­teur d’une librai­rie* et d’une revue céli­niennes. D’une tren­taine de pages, ce livret, au style simple et clair est comme un condensé des pistes mul­tiples qui s’ouvrent à celui qui aborde Céline. Il ne faut rien oppo­ser, et ces­ser de com­par­ti­men­ter. Bien sûr des années séparent l’irruption du Voyage au début des années 30 à la publi­ca­tion post­hume de Rigo­don. Les pam­phlets sont pas­sés par là. Alors certes, on peut pério­di­ser l’œuvre et la bio­gra­phie. Pour­quoi pas ? Mais il ne faut rien exclure. Il faut tout prendre, et Émile Brami défend on ne peut mieux le prin­cipe de pou­voir lire un jour Baga­telles pour un mas­sacre en édi­tion de poche. Il y a du génie dans cette œuvre-là, aussi.

Retour à l’objet : c’est un beau cadeau ce cof­fret, pour Noël… Mais il manque quelque chose : c’est Nord ; cette œuvre cré­pus­cu­laire, peut-être son livre le plus abouti d’après Émile Brami, tra­verse le cof­fret, qui nous en offre d’ailleurs une lec­ture par­tielle par Céline lui-même. Je ne pou­vais ter­mi­ner cette chro­nique sans en citer un autre pas­sage :
Si il avait pas ses trois points, son style, qu’il dit, oh là ! là ! on le lirait peut-être un peu plus !… depuis le Voyage il est illi­sible !… le Voyage et encore ! main­te­nant il est si abruti, il a l’air, que même à la télé­vi­sion, il est pas regar­dable… Les trois der­niers points sont les miens. Conta­miné je suis, on ne peut plus écrire après lui.

* Librai­rie Émile Brami D’un livre l’autre - 6, rue Bréa - 75006 PARIS. Tel : 01 56 24 34 54

Cof­fret 2 DVD Céline vivant
Réa­li­sa­teurs :
Jean Prat, Alexandre Tarta, Yvan Jouan­net
Durée :
177 mn
En com­plé­ment aux DVD :
Un livret de 40 pages écrit par Émile Brami, avec des des­sins de José Cor­réa - Rap­pels bio­gra­phiques, scan­dales des pam­phlets, Céline et l’image, “Un pauvre qui pue”.

 

DVD 1
Les grands entre­tiens de Louis-Ferdinand Céline

* Lec­tures pour tous (1957) - Entre­tien audio­vi­suel avec Pierre Dumayet (19 min)
* Voyons un peu : Céline (1958) — Entre­tien audio­vi­suel avec Alexandre Tarta (18 min)
* En fran­çais dans le texte (1961) — Entre­tien audio­vi­suel avec Louis Pau­wels (19 min)
* Lec­ture d’un extrait de Nord de L.-F. Céline, par l’auteur (1960 — 11 min envi­ron). Enre­gis­tre­ment sonore inédit, réa­lisé par Marie Cana­vag­gia, secré­taire de L.-F. Céline.

DVD 2
Autour de Louis-Ferdinand Céline
* En marge du prix Gon­court (1932) — À pro­pos de la non-attribution du prix à Céline (1 min)
* Témoi­gnage d’Elisabeth Craig, grand amour de L.-F. Céline et dédi­ca­taire de Voyage au bout de la nuit — Entre­tien avec Jean Mon­nier (3 min envi­ron)
* D’un Céline à l’autre (1969 — En deux par­ties, 115 min envi­ron) de Y. Bel­lon et Michel Polac — Por­trait de L.-F. Céline avec les témoi­gnages de Mme Des­touches, Michel Simon, le Dr Vil­le­main, Me Gibault, René Bar­ja­vel, Gen Pol, Domi­nique de Roux, Michel Audiard…

Pour voir des extraits vidéos, cli­quez ici.

camille ara­nyossi

Céline vivant, cof­fret 2 DVD for­mat PAL région 2, édi­tions Mont­par­nasse vidéo, octobre 2007 — 30,00 €.

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